« Facile à lire » en bibliothèque, pas d'accessibilité sans synergie

Article de Françoise Combe, bibliothécaire en charge de la diversification des publics, Carré d’Art, Nîmes
et Aveline Jarry, conseillère technique et pédagogique, Ceregard, Nîmes

Espace « Facile lire » à la bibliothèque Carré d'Art Nîmes © Ceregard

À Nîmes, la bibliothèque Carré d’Art et Ceregard (1) ont croisé leurs savoir-faire et conçu ensemble des espaces
« Facile à Lire » pour rendre plus accessible la culture à ceux qui ont besoin d’un accompagnement, avant de devenir acteurs à part entière de leurs choix.

Les premiers pas

Deux volontés et une envie de construire. Celles de Sandrine Sogne, bibliothécaire, et Aveline Jarry, conseillère technique et pédagogique du Ceregard. L’une avait pour projet de développer une action en direction des adultes en apprentissage du français, dans un quartier « Politique de la Ville » : Pissevin ; l’autre souhaitait proposer aux associations animatrices d’ateliers sociolinguistiques dans ce quartier de dynamiser leur pratique en utilisant les ressources de la médiathèque. Le résultat : à partir de septembre 2017, des apprenants du monde entier se sont retrouvés deux fois par mois à la médiathèque Marc-Bernard de Nîmes pour un atelier de lecture facile « S’aider à lire ».

En 2018, la bibliothèque Carré d’Art proposait avec Ceregard les ateliers « À mots découverts ». Une offre différente, multi supports en direction des apprenants du centre-ville. De cette expérience a germé l’idée d’un espace « Facile à Lire » (FAL), dans les bibliothèques du réseau de la ville  de Nîmes. En septembre 2019, Carré d’Art inaugurait le sien lors des Journées Nationales d’Action contre l’Illettrisme organisées par Ceregard, tandis qu’un an après, lors de sa réouverture après travaux, c’était au tour de la médiathèque Marc-Bernard.

Des espaces dédiés

À Carré d’Art, pas de mobilier spécifique pour ne pas stigmatiser cette collection mais des chauffeuses incitant à la consultation sur place et des ouvrages disposés le plus possible en facing afin de permettre aux personnes de les reposer où ils veulent sans craindre de « se tromper » dans la classification.

Espace « Facile à lire » avec chauffeuses à la bibliothèque
Carré d'Art à Nîmes © Ceregard

Un large choix de documents

Les documents choisis répondent à des critères précis : des textes courts, avec peu de personnages évoluant dans un contexte contemporain, une intrigue linéaire…

Découverte d'un pop-up de l'espace « Facile à lire » à
la bibliothèque Carré d'Art à Nîmes © Ceregard

À Carré d’Art, environ 200 documents multi supports composent le fonds : DVD de fiction et CD côtoient pop-up, mais aussi ouvrages pratiques, livres d’art, guides sur la région, biographies de personnages célèbres, BD, contes, romans très courts parmi les collections « Petites poches » chez Thierry Magnier ou « Mouchoir de poche » chez Motus, romans plus longs dans la collection « Mondes en VF »...

La collection « La Traversée » chez Weyrich édition a particulièrement retenu l’attention des bibliothécaires. Les textes sont issus d’une commande pour laquelle les auteurs échangent avec des personnes éloignées de la lecture. Ils font lire leur texte à des groupes d’apprenants et travaillent ensemble sur le contenu et la forme. Les conseils de Françoise Sarnowski de l’association Bibliopass ont été de précieux atouts pour constituer ce fonds.

Une démarche originale

Ce travail de co-construction de collections et d’espaces FAL passe avant tout par la formation de l’équipe des bibliothécaires. Le Ceregard a proposé plusieurs sessions de sensibilisation afin de leur permettre de monter en compétence sur l’identification des différents publics (allophones, analphabètes, en situation d’illettrisme), sur la connaissance des ressources adaptées à ces publics souvent peu ou pas familiers des bibliothèques, et sur les liens à tisser avec le réseau des associations de proximité.

La constitution du fonds FAL s’est faite en concertation avec Ceregard et les bibliothécaires. Le logo officiel FAL du ministère de la Culture a été décliné en vert pour les niveaux très faciles (sans texte ou avec des mots ou des phrases simples), violet pour les niveaux intermédiaires et orange pour les niveaux plus difficiles. Ce code couleur, qui ne faisait pas l’unanimité au départ, permet cependant d’orienter plus aisément les usagers et les bénévoles des associations partenaires, tout en facilitant les conseils des bibliothécaires (2).

Une médiation nécessaire

Constituer un fonds FAL et son espace dédié ne suffit pas : les adultes en difficulté avec la lecture ne viennent pas en bibliothèque. Les personnes allophones peu ou pas scolarisées dans leur langue maternelle ne connaissent pas le monde des livres en général.

En bibliothèque, le temps est un facteur incontournable pour faire évoluer les pratiques des professionnels face à ces publics qui ne sont pas nouveaux mais toujours aussi insaisissables. La collaboration entre les bibliothécaires et les acteurs du champ social est intéressante pour faire évoluer les représentations de chacun.

Les ateliers « À mots découverts » offrent la possibilité d’ une médiation collective. Les lectures à voix haute sont un rituel des ateliers. Des bibliothécaires choisissent de faire découvrir un extrait, emprunté parmi les ressources du FAL. Des bibliographies pour les apprenants et les personnes qui les accompagnent viennent compléter la médiation.

 Atelier « À mots découverts » sur la cuisine à
la bibliothèque Carré d'Art à Nîmes © Ceregard 

En réponse à la crise sanitaire et à la difficulté d’accès aux établissements, des extraits d’ouvrages FAL ont été lus par des bibliothécaires et mis en ligne sur la chaine YouTube du Ceregard, pour garder le lien.

Cependant, cette crise a mis en lumière des besoins en termes d’accès au numérique : les personnes en difficulté avec l’écrit (lecture- écriture) sont doublement impactées par l’illectronisme, les associations de proximité manquent d’équipement de connexion et souffrent parfois d’un déficit de formation de leurs bénévoles. La bibliothèque reste alors un lieu ressource.

En 2004, Michel Melot, ancien président du Conseil Supérieur des Bibliothèques, invitait le bibliothécaire à rêver que la bibliothèque ne soit « ni un édifice, ni un ensemble de collections ou de services : [mais] une compétence et un état d’esprit ». Depuis, la Déclaration des droits culturels de Fribourg met en évidence les droits de chacun d’être acteur de sa vie, en choisissant ses valeurs et sa participation au bien commun.

Si la culture, c’est inventer sa vie, la bibliothèque est un des lieux où l’on apprend à exercer ce droit, en partenariat avec tous les acteurs associatifs qui participent à cette éducation.


1. Centre Ressources illettrisme et Apprentissage du Français et plateforme linguistique
2. Un groupe de travail régional composé d’une vingtaine de bibliothèques se réunit régulièrement depuis début 2020 pour partager ses expériences et réfléchir aux bonnes pratiques. Plus d’informations : melanie.marchand@occitanielivre.fr

> Ceregard CRIA 30
www.ceregard.fr/ Facebook / YouTube

> Bibliothèques de Nîmes
www.nimes.fr/bibliotheque.html / Facebook

> À voir
« Comment rendre accessibles les bibliothèques à tous en s’appuyant sur les espaces FAL » - webinaire du 8/12/20 #festivalANLCI
Illettrisme-cooperons.fr/le-live

À lire
Dossier sur l'illettrisme in Bibliothèque(s) n°90-91, décembre 2017

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