picto pouce

Les auteurs lauréats d'une bourse de création en 2020

MOULOUD AKKOUCHE

Crédit : DR

Mouloud, c'est mon voisin d'en face. C'est avant tout mon ami. Avec lui, selon l'heure de mes passages, café ou bière, on défait le monde. En résumé, on se marre. À coups d'anecdotes politico-misérables ou de réminiscences littéraires évoquées jusqu'à plus soif, on essaie de mépriser (maitriser ?) le temps qui passe car, de toute évidence, c'était mieux avant.

Il est écrivain Mouloud.
Voyez-le une fois couper du bois et vous saurez que son seul outil de survie, c'est le clavier. Sa dernière trouvaille : la pêche aux macchabées ! Il est comme ça. Vous rêvez plage, soleil, palmiers, il vous balance du gros temps pour prouver qu'il a raison de rester chez lui. J'ai questionné: île déserte ? naufragé solitaire ? déjà lu non ? Pas le mien a-t-il pensé très fort.

Pas besoin de cirer les pompes pour évoquer Mouloud. Il écrit sombre avec tendresse, il pioche dans l'anecdote pour aller chercher le cadavre  dans le placard de tous les « frangeux » de notre société, accoudés du comptoir, camés maléfiques, banlieusards noctambules et déjantés, enfants tristes ou vieillards trop vieux. Sa musique littéraire passe de la noire, qui occupe l'essentiel de ses publications, à la blanche, qui navigue dans la mémoire de sa famille. Dans les deux cas et avec la même sincérité, son souci reste toujours les humbles et les ballotés de la vie.

Un de ces jours, peut-être nous dessinera-t-il une histoire drôle, allez savoir…

Roger Ritter, voisin et ami de Mouloud Akkouche

GUILLONNE BALAGUER

Crédit : Alain Snyers

Guillonne Balaguer est poète. Ces quatre dernières années, elle a publié des recueils aux titres de souffle et de mystère (Industries de diptères, Imminentes et Nymphales aux éditions L’Arachnoïde).

Elle est poète en diffraction – elle se dirait en effraction, ce qui est faux –, vers l’écriture, la recherche et la résistance. Ses mots incisent le monde mais le galbent, l’arrondissent. Ses mots sont/son sens – sa direction, sa raison d’être et sa sensualité. Ils se font son et corps dans ses créations électroacoustiques, dans ses performances lors des festivals, dans sa danse. Elle expérimente. Elle est de mer et de vagues, de calme et de houle. Elle écorche, cisaille et soigne.

Mais Guillonne Balaguer cherche aussi, elle garde les traces de sa formation universitaire en philosophie et linguistique ; dans son arrière-scène, elle veut creuser l’adresse et le langage en actes dans une thèse-création en à-venir et performativité. Reste le fil de la résistance dans un monde de servitude volontaire, de petits accommodements quotidiens et de facilités libérales.

Sa poésie est acte de courage avec des consignes inattendues dans les ateliers d’écriture qu’elle donne, dans des séances poésie pour de jeunes lycéens dans le cadre de son travail de professeure documentaliste, dans des festivals en ligne qu’elle accompagne. Elle le dit elle-même «Mes lendemains affluent comme autant industries ». Guillonne Balaguer est poète. Tout à son nom. Dans l’unicité et l’improbable de son prénom. Dans la force de son patronyme, bas la guerre, face à notre monde en tourment et tourmente. 

Claudine Moïse
 

Nourdine Bara

Crédit : DR

Nourdine Bara est l’homme des rencontres, de celles qui font tomber les barrières, les jugements, les malentendus, et insufflent l’envie d’être ensemble ici et maintenant. Son art ? Inviter à l’empathie, la poésie et l’humour, à dire librement sa pensée singulière, avec ses mots à soi, comme si rien n’avait plus de prix.

A Montpellier, dans le quartier populaire de La Paillade où il a grandi, il a d’abord inventé les Agora, il y a dix ans, pour offrir un espace de libre parole publique à ceux qui n’y ont pas accès, un espace serein, où l’on désire être côte à côte, et non pas au-dessus ou en-dessous, y compris les journalistes qui viennent partager un peu de ce qu’ils ont vécu et travaillé. Un espace où se partage tout ce qui préoccupe les humains, la liberté, les autres, la dignité, le travail, l’amour, la mort…

Il a aussi créé « Dites-le avec un livre » dans une boulangerie de son quartier, où chacun, de la Paillade ou d’ailleurs, est venu avec un roman, un essai, un dictionnaire, un guide, dire ce qu’il avait sur le cœur, au milieu de musiciens et de gens de théâtre qui ont chanté et joué avec bonheur.

Rien de tout cela n’aurait été possible sans des jours, des années, passés à discrètement aller vers chacun de nous, à tisser des liens, écouter, solliciter, dans un profond respect de soi et de l’autre. Rien de tout cela n’aurait vu le jour si Nourdine Bara n’avait été un artiste. Ses livres, Toux ceux qui errent et Le Tour de toi en écharpe (éditions Domens), il est monté sur scène pour les dire, avec son talent de poète et sa sensibilité à fleur de peau. Chapeau bas !

Solange D., amie de l’auteur

ROMAIN BERNARD

Crédit : DR

Romain Bernard est né à Aurillac en 1981. Il a étudié les Arts Appliqués à Angoulême et à Toulouse, où il vit actuellement. Après plus de dix années passées à travailler dans une agence d'infographie, il s'est lancé dans l'activité d'illustrateur pour la presse et l'édition.

Romain est un auteur-illustrateur qui semble avoir été catapulté au 21e siècle depuis une autre ère (il n'a pas de smartphone et n'utilise pas les réseaux sociaux !).

Il a mis de côté la création numérique au profit de la gouache sur papier, technique plus lente et traditionnelle, afin de créer ses images surréalistes, caractérisées par la finesse des détails et un usage singulier de la couleur.
Son travail méticuleux et contemplatif est palpable dans l'album Jour après jour (éditions De la Martinière jeunesse), dans lequel le personnage, Aimé, observe et immortalise sans jugement le paysage environnant, jour après jour, saison après saison, année après année.

L'intérêt de Romain pour la façon dont le changement et la technologie influent sur le comportement humain est au cœur de Chromopolis (éditions Maison Eliza), un album de science-fiction visuellement saisissant, évoquant l'importance de suivre ses idéaux.

Les histoires et les illustrations de Romain sont des excursions poétiques vers des réalités alternatives, invitant les lecteurs à adopter un nouveau point de vue sur le monde.

Debbie Bibo, agente éditoriale
traduction de l'anglais (américain)

LAURENT BONNEAU

Crédit : Marie Demunter

La famille de cœur et de sang occupe une place particulière dans l’œuvre de Laurent Bonneau. 
Après la série des trois tomes de Metropolitan, réalisée en collaboration avec son frère Julien, puis les romans graphiques Douce pincée de lèvres en ce matin d’été et On sème la folie, qui mettent en scène le cercle d’amis d’enfance de l’auteur, la famille revient. Et c’est autour de la passion du père que tourne ce tout nouveau projet. 

Passion au sens d'« engouement ». Car le père voue ses moments de liberté à la placomusophilie, ou collection des plaques de muselet – partie métallique ronde située au sommet du bouchon, dans le cas présent, des bouteilles de champagne. Dans Le regard d’un père, le patriarche mène sa vie de tous les jours, qu’il entrecoupe de fréquentations de foires consacrées à sa chère marotte, à la recherche de la perle rare. 

Passion au sens d’« amour ». C’est en effet avant tout la passion de l’auteur pour son père qui ressort dans ce roman graphique. Un père quotidien, n’ayant aucun des traits du héros de légendes. Un père attachant, débonnaire, qui poursuit avec simplicité une vie d’homme et d’époux. Et de fils lui aussi, auprès d’une mère peu encline aux manifestations d’affection. 

Laurent parvient ici, avec une économie de moyens et une pudeur toujours renouvelée, en mots ou en images, à nous parler de l’amour ordinaire et profond d’un fils pour son père. Et ce n’est pas par hasard que ce projet voit le jour à ce stade de la vie de l’auteur, devenu père à son tour comme le lecteur l’apprendra au détour d’une page. Éternel recommencement.

Ovide Blondel

Pierre-Jean Cournet-Bourgeat

Crédit : DR

Pierre-Jean Bourgeat n’a pas appris l’espagnol à l’école mais dans les rues ibériques à l’heure où la péninsule réinventait le punk et les luttes sociales ainsi que chez les exilés.
Après avoir exercé divers métiers, il déambule de l’Espagne à l’Amérique centrale. Au gré des rencontres, il devient interprète puis instituteur dans un village mexicain reculé. Il entre en traduction comme le Petit Poucet, s’attaquant aux mots et images de Roque Dalton, poète salvadorien héros en son pays, révolutionnaire fusillé lors d’une purge stalinienne et méconnu sous nos latitudes.

Lorsqu’on s’intéresse à l’Histoire et aux histoires, qu’elles soient tues ou peu connues, on creuse du Sud-est mexicain à la Patagonie, des guérillas espagnoles aux révoltes asturiennes, de l’anarchiste Abel Paz au 68 mexicain, de la Brigade de la colère britannique aux libertaires en Pays basque, d’un roman surréaliste pyrénéen au flamenco de Camarón… Histoire, poésie ou musique, serrer le sens de près, chercher mots, nuances, sonorités, rythme, respecter le texte, avec toujours cette appréhension de trahir.

Si chaque traduction est source de recherches et d’apprentissages, elle est aussi rencontre, complicité intellectuelle et humaine. Certains de ces auteurs sont donc devenus des amis.

Aux dernières nouvelles, il refuse toujours de traduire des notices d’aspirateurs.

Sarah Feuilherade, correctrice

Paulin Dardel

Crédits : DR

Paulin Dardel est entré en traduction comme Cabeza de Vaca a échoué en Floride : il y est arrivé par hasard, au gré des courants, et n’a pas de suite compris ce qui lui arrivait ni où il mettait les pieds. Quelques années plus tard, le voyage en valait la chandelle : il en est sorti transformé en traducteur surtout spécialisé en sciences humaines.

On lui compte quelques traductions de livres importants menées aux côtés d’éditeurs dont il apprécie grandement le travail, notamment l’ouvrage de Matthew Desmond, Avis d’expulsion. Enquête sur l’exploitation de la pauvreté urbaine aux États-Unis (couronné de nombreux prix, dont le prestigieux Pulitzer de l’essai en 2017), publié chez Lux en 2019, qui est une plongée fascinante et révoltante dans le quotidien disloqué de huit foyers des quartiers pauvres de Milwaukee, au Wisconsin, où chaque jour, des dizaines de ménages sont expulsés de leurs maisons. Mais aussi celui de Nicholas Thomas, Océaniens. Histoire du Pacifique à l’âge des Empires, publié chez Anacharsis en 2020, qui vient documenter un chapitre méconnu de l’histoire mondiale, celle de la colonisation du monde océanien au xixe siècle.

Leslie Sorokov

Dobbs

Crédit : DR

Projet : Mars Prime (BD)

Dobbs, ou Dobby pour les intimes, je l’ai connu quand nous n’étions encore que des bébés dans le monde de l’édition. Nous avons fait nos premières armes ensemble, à coup de projets divers et variés. Souvent sans suite. Mais il en fallait plus pour décourager Dobbs. C’est une machine à idées, un projet fini, un autre qui recommence, et si on nous jette par la fenêtre on entrera par ailleurs. 
 
En attendant que les éditeurs daignent voir son talent d’écriture, Dobbs a été prof de scénario. Et quel prof! Demandez donc à ses anciens élèves, tous vous décriront un prof aussi intéressant que drôle, pas avare de bons mots pour faire comprendre les subtilités de l’écriture. En parallèle de l’enseignement, Dobbs continue d’écrire, et commence à faire son trou avec des histoires de serial-killer, pardonnez cette transition (sûrement son influence)... s’en suivent très vite des albums fantastiques, uchroniques ou d’aventures. L’imagination de Dobbs déborde (et là j’entends encore un de ses fameux bon mots que je vous épargnerai), les albums s’enchainent, au plus grand bonheur des lecteurs. Dobbs sait s’entourer de superbes dessinateurs. Et même quand il adapte les grands classiques de la littérature, son sens de la narration donne l’impression que ces histoires ont été écrites pour la bande dessinée. 
Mais Dobby (oui je peux l’appeler comme ça en public après plus de vingt ans d’amitiés) ce n’est pas qu’un scénariste de BD, il traine aussi ses guêtres dans le jeu vidéo, ou encore les jeux de sociétés… et même s’il a mis de côté l’enseignement, il continue de partager son savoir dans des conférences, ou bien dans ce superbe ouvrage qu’est Méchants : les grandes figures du mal de la pop culture.

Vous l’aurez compris, Dobbs est un scénariste de talent, le premier avec lequel j’ai eu la chance de collaborer professionnellement, mais c’est aussi plus que ça, c’est mon ami, et ça, ça vaut tous les scénarii du monde. 

Philippe Fenech, dessinateur BD
 

Alexandra Fritz

Crédit : DR

Alexandra Fritz. Le souvenir d'un auditorium de lycée gersois de l'Ancien Monde, rempli à ras bord d'élèves goguenards, devant lesquels, digne et vêtue d'une grande robe rouge, elle lit un texte afin de présenter l'atelier autour de l'écriture et de la lecture qu'elle anime au sein de l'établissement. Le courage nécessaire pour affronter le silence bruissant de ces adolescents, en première approche peu intéressés par la cause des mots, est palpable.

Alexandra. À la lecture des Évadées, son deuxième roman paru en 2020, quatre ans après Branques, être frappé par la précision et la richesse du vocabulaire, la souplesse de la langue, la profondeur des personnages. Une histoire d'amour improbable, tissée d'une robuste fibre libertaire, autour de la marginalité et de la transcendance que l'on peut atteindre par l'intermédiaire des mots et du corps. Après la « folie », « traitée » dans son premier roman, la « marginalité ». Catégories réductrices s'il en est, que l'autrice fait voler en éclats grâce à son style lumineux et élégant, sans jamais tomber dans une compassion bien-pensante.

Alexe. C'est aussi bien son grand appétit du jeu de mots laid pour les gens bons (à la San Antonio) que son sens de l'humour pétillant, sa sensibilité et son attention aux autres. Qualités humaines qui traversent continuellement son œuvre, et qui, appuyées sur de solides compétences littéraires, en font une autrice qui compte dans cette période troublée.

Mathieu Bézian, punk, musicien intervenant, directeur pédagogique d'École de Musique

Sara Gavioli

Crédit : DR

En 2020, j’ai eu la joie de publier au Seuil Jeunesse le premier album de Sara, J’ai la bougeotte !

J’ai une grande tendresse pour ce livre, qui, à partir d’une idée toute simple, déploie un univers graphique drôle, charmant, original : dans ces pages tout en pastel, les enfants sautent, gambadent, rampent et roulent, exactement comme le font les animaux. Sara a le don du « croquis », au sens où elle sait « croquer d’un trait » les attitudes de ses sujets. Il en résulte des pages gourmandes, que l’on aime tourner et tourner encore, enfant ou parent – et l’on se surprend parfois, même quand on fait officiellement partie du camp des adultes, à vouloir baîller comme l’hippopotame ou sauter à pieds joints comme le kangourou…

Sara et moi travaillons ensemble sur son nouveau projet, Un spectacle à compter. Elle y étoffe son bestiaire et c’est une réussite. Mais elle fait aussi évoluer son décor, en plaçant l’intrigue dans un théâtre : on vole de pièce en pièce – la scène, la salle, les coulisses, qui se déploient devant nous selon des points de vue différents, et dans un rythme soutenu, très maîtrisé. Avec, toujours, cette simplicité assumée, si proche de l’enfance.

D’un livre à l’autre, il me semble déjà percevoir l’évolution de Sara, la manière dont elle explore de nouveaux univers, qui viennent nourrir son talent, et qui ne manqueront pas, je le crois, de séduire encore beaucoup de jeunes lecteurs.

Camille Von Rosenschild, éditrice du Seuil Jeunesse

CHRYSOSTOME GOURIO

Crédit : DR

Philosophe éclairé, libraire, mythologue averti, interprète en langue des signes, spécialiste es zombies et monstres en tous genres, écrivain bien sûr : Chrysostome Gourio a tant de casquettes qu'il faudrait plusieurs têtes pour les porter toutes en même temps. Par souci de commodité, il n'en possède qu'une, comme tout le monde, mais elle est fort bien faite, ce qui lui permet de manier tous ses talents en même temps.

La diversité de son œuvre est à l'image de cette dextérité. Entre philosophie et polar à grand spectacle, ce disciple de Jean-Bernard Pouy signe un ébouriffant Crépuscule des guignols. Saut de puce dans les pas du Poulpe, le célèbre détective libertaire parti ressourcer ses tentacules dans Le Dolmen des dieux, et nous voici sans transition dans un cimetière, à faire connaissance avec Rufus le fantôme, sympathique revenant qui va initier la Mort et les jeunes lecteurs à la lutte des classes. Sans oublier La Brigade des chasseurs d'ombres, aventure épique plongeant aux racines des plus anciennes légendes indiennes...

Curieux et joueur, soucieux de réfléchir sur le monde en s'amusant des codes et de faire de sa littérature une fête, il n'est donc pas étonnant de le voir remonter à la source des mythes de l'humanité. Son nouveau projet, L'homme qui fera grandir un arbre nouveau, proposera une relecture de L'Épopée de Gilgamesh, le plus ancien texte du patrimoine littéraire mondial. Ce roman moderne de la mère des épopées sera enrichie par les magnifiques œuvres en noir et blanc de Zeina Abirached, auteure de bandes dessinées et illustratrice née au Liban.

Didier « Arthur » Coviaux, libraire

Anne Jonas

Crédit : DR

Projet : Ligne de fuite (littérature de jeunesse)

Portrait en cours de rédaction...

David Lefèvre

Crédit : DR

David Lefèvre n’est pas un écrivain-voyageur, mais un nomade qui écrit. Nomade, il le fut, très tôt, parcourant le monde à l’âge où d’autres s’installent. Pas moins d’une décennie de bourlingues au bout de laquelle, le gyrovague rêva d’un ermitage. Et le trouva, au bord d’un lac, dans une cabane en ruine, sur l’île de Chiloé, au Chili. Un lieu de bout du monde, loin de tout, et de tous, où il passera, seul, deux années.

Alors, fin de l’errance, besoin d’une pause, ou tentation du voyage intérieur ? L’écriture pour seule réponse. Deux livres publiés coup sur coup : Aux quatre vents de la Patagonie, une immersion dans l’histoire du Chili et des populations australes, suivi de Solitudes australes, dans lequel il témoigne de son expérience chilienne vécue dans l’autosubsistance et la pauvreté volontaire - Ouvrage aujourd’hui considéré comme majeur dans la tradition du nature writing - Mais, si le gyrovague a laissé place à l’ermite, il n’en est pas pour autant devenu chartreux.

Quittant la Patagonie, il va s’installer en forêt de Brocéliande, où naîtra La vie en cabane : Petit discours sur la frugalité et le retour à l’essentiel. Texte d’une particulière actualité dans le contexte sociétal que nous traversons. L’enchantement breton ayant ses limites, il repart de nouveau. Vers l'Aveyron, où, devenu ermite provisoire, il décide d’une nouvelle halte. Passagère ou définitive ? Seul l’avenir le dira, car chez David Lefèvre le besoin d’arpenter le monde ne va pas sans un impérieux besoin de retour - retrait ? -  dans une sorte de monachisme laïc vécu en immersion dans la nature. Car, s’il a beaucoup voyagé, David Lefèvre n’a jamais cherché à s’étourdir d’espaces comme le fit la bande à Kérouac, mais dans le seul but d’approcher la diversité du monde, et de témoigner. Plus ou moins imprégnée du mysticisme des Vraies richesses de Giono, son écriture nous conduit immanquablement à l’essentiel, là où l’ermite et le gyrovague posent un regard commun sur le monde et parlent d’une même voix.


Jean-Claude Bourlès, auteur

JULIEN REVENU

Crédit : Christophe Cambon

Julien Revenu n’a pas sa langue dans sa poche. 
Cette langue qui tourne et retourne les mots, s’enflamme, s’harmonise ou s’exaspère, finit par trouver sa voix sous de multiples formes : à l’oral d’abord, sur les planches, en improvisateur de talent, au verbe acéré et à la verve acclamée. Puis à l’écrit, sur des planches également, de bandes dessinées cette fois, où l’illustration vient renforcer, amplifier, enrichir les propos de cet artiste engagé.

Dessinateur consciencieux et méthodique, un brin perfectionniste, Julien Revenu aime trouver l’idée qui fera sens, braver les sens interdits pour conquérir de nouveaux territoires, là où personne n’ose s’aventurer. Comme par exemple dans son dernier opus, le stupéfiant Zone défensive, habile récit de fiction aux frontières du documentaire, et entremêlant les deux mondes pourtant antagoniques des ZADs et des supporters Ultras.
Dans Ligne B (paru en 2015), c’est toute la rudesse d’un quotidien désenchanté et chamboulé par une agression banale qui nous éclate à la figure, une colère enfouie et finalement libérée, un lâcher-prise jouissif que nous offre l’auteur dans cet ouvrage d’un réalisme percutant.

C’est indéniable, Julien Revenu sait traduire nos émotions et nos pulsions pour les transcender dans des œuvres d’envergure.
Car si Julien a cette capacité, c’est avant tout grâce au regard qu’il porte sur la société et le monde qui l’entoure, cet œil et cette sensibilité, atouts nécessaires lorsqu’il réalise des dessins de presse, lui permettent aussi de remplir des pages de carnets de notes et de croquis détaillés (membre actif d’Urbansketchers France), croquis qui seront ensuite digérés, assimilés puis finalement transcendés dans un nouvel ouvrage de bande dessinée ou un reportage de choc.

Dominique Mermoux, auteur de BD

Paul Salomone

Crédit : DR

Paul Salomone est né en 1981 à Morlaix dans le Finistère.
Le bout du monde et le début d'une vie bercée par les créations de son père, artiste peintre sculpteur. Auprès de sa famille, il vit sans voiture ni téléphone. Le futur dessinateur est habité par l'authenticité autant que par ses rêves : il dessine partout, dans sa chambre ou à l'école. Il crée de multiples personnages, des plans d'architectures, des animations ou des décorations intérieures.

En 2001, il s'exile à Nîmes pour y obtenir une licence d'Arts Appliqués. Paul avance dans le sport jusqu'à devenir athlète de haut niveau mais son esprit créatif prend le pas sur ses entraînements. Il trouve enfin sa voie dans la BD : Paul participe au premier Salon Européen de la Bande Dessinée de Nîmes et ses productions sont remarquées par Albert Uderzo.

Sa collaboration avec les éditions Delcourt n'est pas le fruit du hasard : le scénariste Wilfrid Lupano est interpellé par le trait du jeune dessinateur. En 2011, cette union donne naissance à sa première série L'homme qui n'aimait pas les armes à feu inspirée de l'univers des frères Coen et de Buster Keaton. Le crayon de Paul Salomone s'est baladé dans ce western spaghetti avec aisance et souci du détail : une vraie sauce piquante, épicée et pleine de caractère. Dans cette série "Western" décalée, vous avez pu remarquer la beauté de son héroïne, la belle Margot.

C'est en 2018 que Paul Salomone dévoile pleinement son amour pour les courbes féminines, avec un premier album en solo. Un véritable poème graphique dédié à la beauté féminine : Des Plumes & Elle. Le trait de l'auteur est magnifique, c'est élégant et léger, sensuel, érotique, sans jamais tomber dans la vulgarité. Un virage à 180° par rapport à L'homme qui n'aimait pas les armes à feu pour l'auteur, qui dévoile ici une jolie sensibilité et partage, en se basant sur son expérience, sa vision de cet univers nocturne.

Et c’est en 2019 que naît le tandem Zidrou/Salomone avec pour projet un conte original aux couleurs des mille et une nuits. Paul dévoilera son premier album en couleur directe à l’aquarelle courant 2022.

Morgane Salomone, épouse de l'auteur

Olivier Steiner

Crédit : Catherine Hélie

Olivier Steiner imprime le monde. Sur lui avant tout : il le reçoit, l’épouse, sans choisir, avec ses irrégularités, ses courbes comme ses pics acérés et blessants. Il offre toute sa surface (physique, mentale, émotionnelle) au monde pour en relever l’étendue et la complexité, il s’offre à la vie comme aux gens qu’il rencontre, entier toujours, passionné nécessairement. Il fait place à la vie, tant qu’il le peut, pour lui donner l’occasion de se développer, de croître. Il vit, avant tout, avec cette envie d’être au contact des autres, avec la curiosité et l’empathie pour ceux qu’il croise. Il en prend la marque, aime, marque et est marqué, corps de stigmates – l’économie est un mot qu’il ne pourrait même pas formuler.

Olivier écrit aussi, beaucoup, tout le temps, même s’il ne note ou ne conserve pas tout – pourquoi (s’) économiser ? Il écrit comme il vit, dans la ferveur de l’instant, dans les régions reculées de nos vies et de nos psychés, près des désirs qui nous saisissent brutalement. Il y a des traces de ces vies, de celles qu’il vit comme de celles qu’il rencontre, dans tout ce qu’il écrit. Et il nous marque comme il est marqué par le monde, s’imprime en nous par ses mots, porte sur nous la trace de ce désir de connaître, de vivre. Sa trace, on l’a suivie de Bohème (Gallimard, 2012) à La main de Tristan (Les Busclats, 2016) en passant par La Vie Privée (L’arpenteur, 2014), comme dans de nombreuses collaborations dans d’autres champs de la création.

Emmanuel Lagarrigue, plasticien

MARTIN TRYSTRAM

Crédit : DR

Né à Madagascar en 1982, Martin Trystram (ou Marty) y passe une partie de son enfance, sur un voilier avant de s’envoler pour Paris, emportant avec lui le souvenir des lumineux lagons dans son paletot. Adolescent il est conteur-lecteur pour enfants, il étudie la musique au conservatoire et marie les deux sur scène avec un orchestre classique en tant que narrateur de conte. Son goût pour les histoires ne mourra pas, bien qu’un temps il pensera devenir aviateur mais étudier les maths serait certainement moins passionnant que le dessin, quant au vol, le dessin lui permettra de planer bien plus haut qu’un zinc de métal.
Il prend son envol à Bruxelles en étudiant la bande-dessinée à l’institut Saint-Luc, prestigieuse école dans laquelle étudia son idole Franquin. L’attrait pour le dessin animé le conduira à Paris parfaire sa formation à l’école des Gobelins en cinéma d’animation. En guise de job d'étudiant, et pour se faire la main avec la BD, il participe à de nombreux collectifs sur le rock aux éditions Petit à petit (Beatles ; Rolling Stones ; Hendrix ; Bowie…). Le diplôme de ‘’conception et réalisation de films d’animation’’ en poche, il travaille dans le milieu du dessin-animé et participe à une dizaine de longs métrages (Le chat du rabbin ; Un monstre à Paris ; Mune le gardien de la Lune ; les Moi, moche et méchant et les Minions ; Tout en haut du monde ; Adama le monde des souffles ; Croc-Blanc…). 
En parallèle du cinéma d’animation, il monte un premier album BD à quatre mains (scénario et dessins) avec son ami de classe Romain Baudy : Pacifique. Paru aux éditions Casterman, cet album au format italien est salué par la presse. S’ensuit La Vallée avec Pascal Forneri pour Dupuis. Aux côtés de Kris et Lewis Trondheim, il réalise un album de science-fiction psychédélique : Infinity 8, Guerilla Symbolique, paru aux éditions Rue de Sèvres. Il se consacre au scénario du roman graphique A comme Eiffel, qui sera illustré par le talentueux Xavier Coste. Biographie fantaisiste et poétique, le livre évoque la relation cachée entre Gustave Eiffel et sa cousine Alice pendant de longues années. C’est cette Alice qui lui aurait inspiré la forme de la Tour en silhouette de A. Toujours avec Xavier il retrouve les eaux du Pacifique avec l’album Kon Tiki, album racontant la traversée d’un radeau perdu dans la mythologie polynésienne. Dans un registre plus jeunesse il participe à la revue TOPO, petite sœur de la Revue Dessinée et de XXI.
Voyageur et grand rêveur, il remplit ses carnets de croquis sur les routes (un peu), les mers (beaucoup) mais aussi sous terre, dans le métro auprès du collectif De lignes en ligne. Le livre L'art discret du croquis de métro est publié aux éditions Eyrolles. Le collectif montera de nombreuses grandes expositions. 
Quel que soit le support (carnets de voyage, film d’animation, BD, écriture, spectacle ou chanson), et plus encore que le dessin ce qui intéresse Marty est de faire voyager petits et grands en racontant avec humour des aventures poétiques et fantastiques.
 

Céline Wagner

Crédit : DR

Projet : La lisière des plateaux

Surgissement

On a souvent tendance à considérer la peinture comme un espace plan où sont couchées les représentations d’une réalité plus ou moins idéalisée, plus ou moins conçue comme une extrapolation, à l’aune de l’imagination du peintre…
Ce n’est pas exactement la sensation produite par la progression de l’intimité qui se produit lorsqu’on regarde les toiles de Céline Wagner. 
Si le titre « Surgissements » s’est imposé à moi, c’est que les sujets semblent surgir d’une intériorité manifestée, d’une compassion d’humanité qui dépeint justement le quotidien d’un questionnement sur la vie à travers ses regards ; qu’ils soient complices, inquiets ou méditatifs, ce sont eux qui attirent et retiennent ceux du spectateur, qui s’orientent autour du visage, pour découvrir les attitudes. Nulles ne sont anodines, elles sont toutes affectées d’une réalité que l’on devine distanciée, où les questions souvent désabusées ne sont pas résolues et laissent perplexes…
Si l’on ajoute à ces impressions les à-plats qui semblent des verres dépolis très légèrement filtrants, souvent accentués par le contraste des couleurs qui ajoutent à l’effet de vitrail, on franchit lentement le voile qui nous sépare de la vérité de chacun des sujets, dont chacun prouve son humanité…

 

                                                                                  Jean Gelbseiden, poète, président de l'association Mots Passants et animateur en son sein d'ateliers d'écriture narrative et poétique, ainsi que d'ateliers de lecture destinés à la production de lectures publiques. > blog Médiapart