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Les auteurs lauréats d'une bourse de création en 2021

Joël Alessandra

© Guillaume Estève

« Je ne suis pas médecin, mais je sais dessiner » …
Joël Alessandra aurait été un médecin humanitaire si le crayon ne l’avait pas quitté depuis l’enfance avant de rejoindre la prestigieuse école Boule.
Il a grandi à Marseille. Cela veut tout dire quand on a grandi à Marseille … Cela signifie que l’on vient d’ailleurs … Que l’on a les pieds en Europe mais le regard tourné vers l’autre côté de la Méditerranée. « Alessandra » c’est sicilien, mais d’une Sicile qui est passée par l’Algérie.
Alors Joël va voyager beaucoup et mêler ses couleurs aux ocres de tous les pays qui ont en commun le désert saharien.
A la façon d’un journaliste il est curieux de tout et raconte sans juger. Mais il choisit ce qu’il raconte : les réfugiés éthiopiens, le désert tchadien, les femmes excisées soignées par le Professeur Mukwege, la vie de l’explorateur Ibn Battûta et bientôt celle d’Henry de Monfreid.
De ses voyages il ramène des carnets colorés, des paysages, des instants crayonnés, et des visages … Des regards qui ont croisé le sien. Des regards tristes que parfois il a transformé en sourire comme cette fois où, échappant aux consignes de l’armée à Djibouti, il part avec un 4x4 pour rejoindre un camp de réfugiés en Somalie. Là, il fait dessiner des enfants. Alors sans doute est-il à sa plus juste place.
Avec un crayon et une feuille blanche, et ce n’est pas Le petit Prince de Saint-Exupéry qui nous contredira, il sait qu’on peut faire disparaître d’un coup tous les barreaux d’une prison.

Éric de Kermel, en connivence avec Joël Alessandra

Marie-Christine Gordien

Chimères, révoltes et élans peuplent, autant que les fièvres et les nuages, les univers désormais familiers de Marie-Christine Gordien. Il y a du Rimbaud chez cette femme encore jeune, ses vers et ses phrases en témoignent. Le Rimbaud de la Saison, celui aux cris acérés et aux chants graves. Ses visions sont vastes et humaines, et elles dépassent le strict cadre des lois de la littérature convenue, formelle ou simplement engagée.. Sa parole est libre et habitée, lucide, et quelquefois désabusée.Marie-Christine Gordien vient du monde de l’éducation populaire (qu’il faudrait mieux défendre, voire promouvoir). Elle connaît la réalité dans ses grandes largeurs. Métisse, au sens le plus poétique et le plus absolu du terme, Afrique, Antilles, Ardèche, Parmi ses quelques ouvrages, donc, aux titres significatifs, Pollens, Chayotte, Love songs,Moon Walker, c’est La Monnaie des songes qui a été choisie pour la reprise en poche de ses œuvres, dans la collection aujourd’hui dirigée par l’écrivain Alain Mabanckou, Points Poésie, au Seuil.
Marie-Christine Gordien, née à Valence, a posé un temps ses valises à Lyon avant de s’établir durablement à Nîmes, où elle anime régulièrement des ateliers d’écriture et où elle participe à des lectures publiques. Sa passion pour le jazz se laisse entendre à travers le voile discret de sa langue poétique et rythmique. Elle décrit l’injustice et les inégalités ainsi que les blessures fauves de la vie. Son poème s’invente selon le tempo de la marche. Les battements de son cœur rappellent les pulsations du langage.

Thierry Renard

Patrick Lacan

© DR

Patrick Lacan, après bien des aventures et des péripéties, communes ou individuelles est aujourd'hui mon voisin et surtout, mon Ami. Difficile de définir un complice de 30 ans... Je dirai que c'est un artiste-artisan, aventurier de l'imaginaire et des mots (patronyme prédestiné peut-être ?). Publié depuis une quinzaine d'années, seul, dans des collectifs, il nous invite, dans son prochain album Vous êtes en train de vous réveiller à voyager dans une histoire, son histoire.  

Si aujourd'hui Patrick est exclusivement auteur de BD (et aussi artiste peintre, mais c'est une autre histoire...), il a été pendant 20 ans infirmier en salle de réveil en parallèle de sa vie artistique. Cet album témoigne d'une époque à travers les prismes de l'infirmier et de l'artiste. C'est aussi l'hommage à un père qui travaillant dans l'univers de la BD en donne la passion à son fils.

La BD, il y vit depuis son premier réveil. Des dessins, des histoires, pas un jour sans qu'une idée jaillisse du bout de sa plume, de son pinceau ou de son crayon ! Il conserve ces "embryons" dans des carnets, des petits bouts de papiers ou des enregistrements selon le moment où nait l'idée... Puis, ces précieux matériaux sont repris, tournés et retournés, travaillés, modifiés, colorés, grisés pour devenir ce texte, cette case, ce tableau que j'ai le privilège de découvrir autour d'un café ou d'un apéro... Quand on embarque sur le navire de Patrick, ses créations graphiques et littéraires, nous emmènent dans des réalités anticipées pour mieux nous alerter sur notre époque. Douceur et noirceur teintées d'humour s'entremêlent, se rejoignent et s'éloignent pour nous en dire l'absurde, l'incongru, le beau et le laid. Dans son dernier opus, il a accosté sur des terres plus intimes.  

Sa sensibilité aiguisée, à l'affût de son vécu et son observation du quotidien guident toujours son écriture et son trait. On devient des explorateurs nostalgiques et amusés de ces 50 dernières années. Et c'est une palette d'émotions tout en nuances qui accompagne notre lecture. Merci l'Ami.

Hélène Laplaze, amie de l'auteur

Lucie Land

© Dimitri Sandler

On peut vivre dans la tête d’un chien, dans celle d’un empereur aztèque, ou encore d’une femme malgache en 1894, la liste est aussi mystérieuse, exacte et insaisissable que celle des êtres qui peuplent la terre. On peut être un jeune homme tuberculeux se réveillant dans le corps d’un scarabée sur le dos, ou un dublinois ivre se coulant dans la parole ensommeillée d’une femme, c’est tout aussi irréfutable que la littérature, et cela porte les noms de Gregor Samsa ou de Molly Bloom. Prenez aujourd’hui Lucie land : bourguignonne pour l’État civil, elle a vite tourné le dos à ses origines familiales pour s’inventer de multiples destinées (y compris les cent métiers qui furent les siens) et échapper aux assignations de toute identité. Goût du voyage, fantaisie joueuse, sens alerte du possible. Elle s’appelle donc aussi Katarina, cette petite rom qui a douze ans dans son premier roman, Gadji, puis dix-sept dans le second, La débrouillardise. Inutile d’en faire un seul et même personnage, Katarina est un nom de passe. La vraie question est de savoir à qui l’on donne voix parmi toutes celles et ceux dont chacun de nous est le peuple. La voix d’une adolescente rom dit une marge qui n’est pas fleurie de roses. Ce pourrait être un chemin de misère, mais à travers les mots de Lucie Land, c’est un art de la fugue, au rythme des accordéons et des violons à deux sous. Avec une souplesse de chat qui retombe sur ses pattes de velours pour faire trembler d’émotion une époque où les visages s’alignent comme des parpaings, Katarina-Lucie se glisse dans tous les interstices pour rejoindre ses propres orées où même les décharges sont des montagnes de trésors. Cartographe de l’émerveillement, génie facétieux de la rencontre, elle y invente sa propre liberté sans faire la morale à personne. Vous n’aurez pas sa défaite. La poésie ne se rend jamais.

Renaud Ego

Albert Lemant

Portrait à venir

 

Laurent Martin

Laurent Martin est né en 1966, à Ali Sabieh, une station du chemin de fer entre Djibouti et Addis-Abeba. La famille bouge beaucoup, au gré des affectations d’un père militaire. De cette enfance nomade, Laurent Martin gardera longtemps le goût du mouvement et du lointain. Jusque dans le premier métier qu’il se choisit, archéologue. Il écume alors les déserts, de la Syrie à la Jordanie en passant par le Kazakhstan. Il rentre ensuite en France avec le besoin de se poser un peu, devient libraire, puis guide touristique et enseignant de français et d’histoire-géographie avant de démissionner de l’Éducation Nationale et de se consacrer pleinement à l’écriture.
Son premier roman, L’Ivresse des dieux, paraît en 2003 à la Série Noire et reçoit d’emblée le prestigieux Grand prix de littérature policière. Puis viennent Or noir peur blanche (Le Passage, 2003), Des rives lointaines (Le Passage, 2004), La Tribu des morts (Gallimard, Série Noire, 2004), Cantique des gisants (Le Passage, 2007), Certains l'aiment clos (Le Poulpe, Éd. Baleine, 2009), La Reine des connes (Suite Noire, Éd. La Branche, 2007). Autant de romans noirs, serrés, historiques ou politiques qui s’inscrivent durablement dans le genre.
En 2006, avec Stéfanie Delestré, il crée Shanghai express, revue désormais culte, consacrée à la littérature noire et policière. Il écrit également des nouvelles, des romans pour la jeunesse (Le Père prodigue (Syros jeunesse, 2006), des articles, de nombreuses pièces radiophoniques (France Inter, France Culture) et anime régulièrement des ateliers d’écriture.

Clémentine Thiébault

Eric Richer

© DR

Éric Richer était un homme secret. Mais, cela, c’était avant…

Derrière le guichet du cinéma le Resnais de Clermont-l’Hérault, avare de paroles et de commentaires, il était ce Sphinx projectionniste qui distribuait les tickets d’entrée avant de lancer le film. Parfois, un bref commentaire sur un film lui échappait. « À ne pas rater » disait-il simplement. Aussi les spectateurs entraient rapidement en salle.
À présent le temps d’attente est plus long. Eric bavarde davantage. Tel le renard du Petit Prince, le Sphinx s’est laissé apprivoiser : il sourit, il communique. Il est sorti de son ombre. C’est qu’entretemps, en 2018, Eric a publié un roman, La Rouille. La critique a été élogieuse. Il a eu des prix. Les cinéphiles aussi l’ont lu et ils ont à cœur d’interroger l’écrivain. Tous ont salué la force de son livre, l’originalité du propos, le ciselé du style. C’est un roman d‘apprentissage d’un adolescent qui se débat pour échapper à la loi du clan et des arcanes patriarcaux.
Le lecteur n’est pas épargné dans les romans d’Éric Richer.

Son second roman, Tiger (éditions de l’Ogre 2021) entre, lui, officiellement, dans la catégorie « roman noir. » Le roman tourne autour d’un lieu d’accueil, un lieu qui tente d’extraire du monde chaotique chinois, des enfants en souffrance, en déshérence, des enfants arrachés à la rue et aux réseaux de prostitution, à la drogue. Autour d’eux tournent trois personnages fracassés par la vie.

La Rouille, Tiger sont aussi des romans d’amour. Un amour qui ne peut se donner, un amour qui ne peut se recevoir.
« J’aime les choses qui remuent… J’essaie de vivre mon texte et parfois ça m'échappe, dit-il ! Je vis la chose, je suis à la place de chacun ».

Gérald de Murcia, Bibliothèque de Lieuran-Cabrières

Francis Tabouret

© Hélène Bamberger (POL)

"Les oiseaux de bon augure"

Le convoyeur de chevaux sirotait paresseusement une caïpirinha sous la véranda de la pension Java à Paramaribo. Un voile ténu cintrait sa silhouette élancée, une onde moirée irisait sa bulle de quiétude pensive, il semblait à la fois perplexe et déterminé. Il avait un livre à commencer.

Il était à l’écoute de toutes ces phrases qui traversent le ciel sous la plume des oiseaux. Il y guettait la petite musique de celle qui amorcerait son ouvrage, ressuscitant la saveur explosive d’un sushi dégusté dans une gargote d’Okinawa, le profil bosselé des chênes lièges d’Estrémadure, le ballet du faucon pèlerin à l’embouchure de la Tamise, les parfums d’encens dilués dans la fraîcheur des wadis omanais, le frisson du petit matin au comptoir d’un relais pour camionneurs taciturnes.

"L’amour c’est toujours emporter quelqu’un sur un cheval" passa sous l’aile d’un tangara des palmiers. Le convoyeur de chevaux s’empara adroitement de ces mots ciselés, pensant tenir là l’entame parfaite, mais il s'avisa, en déchiffrant les notes de bas de page disséminées dans la queue de l'oiseau, que la phrase avait été préemptée par un écrivain de Manosque.

Il se replongea dans la contemplation du crépuscule. Le soir jetait des feux violets dans la trouée des amarantes, c'était un spectacle merveilleux. Le livre pouvait attendre.

Le convoyeur de chevaux but une gorgée de caïpirinha. La chaleur de l’aguardiente et l'aiguillon du citron vert parachevèrent son intuition de l’instant parfait.

Un ara chloroptère vint se percher sur le pignon de la vieille maison de bois. Francis Tabouret reposa son verre et plissa les yeux en retenant son souffle.

"Je suis convoyeur de chevaux", lut-il sous le bréchet, dans le drapé de la robe écarlate.

Chaix, artiste

Anne-Christine Tinel

© DR


Anne-Christine Tinel écrit sur la crête. Elle creuse les failles d'humanités en déséquilibres.

Elle écrit des romans (L’oeil postiche de la statue kongo et Tunis, par hasard aux éditions Elyzad) et du théâtre, elle enseigne aussi.
Je l'ai rencontrée lors d'une séance de dramaturgie du collectif à mots découverts autour de Dans le formulaire en 2016. Une femme s’y débat avec la violence managériale et la retourne contre d'autres : parcours complexe et ambigu où la lecture politique des rouages de nos sociétés garde un œil sur les eaux troubles de nos intimités.

Depuis nous tissons des liens autour de ses pièces Fartlek, Passage du convoi cette nuit, Un mouchoir dans les ronces, Tremblez, et aujourd'hui Un chien dans la gorge.
Chacune à leur façon explorant des pistes « casse gueule », les interstices où se glissent le doute, le désir, l’émancipation, l’amour aussi, toujours. Ses personnages, ils ne sont pas nets mais ils sont portés par une soif de vivre qui se dit avec délicatesse et humour, avec humilité. Chaque pièce a sa langue, son parler, une étrangeté qui se niche dans le creux des mots comme dans les plis du sentiment. Il y a dans ses histoires comme une loyauté à déplier nos contradictions, à débusquer ce qui voudrait rester caché et qui dit la tendresse âpre de la vie des hommes, c’est cru et lumineux à la fois.

Anne-Christine a vécu de l’autre côté de la Méditerranée, c’est peut-être de là qu’elle tient son goût du grand écart. Elle dit « il y a un tiret dans mon prénom, c’est pas pour rien, je suis à cet endroit-là », l’endroit du lien, faire lien, jeter des ponts.

Bonnes lectures, belles rencontres à vous ...

Elise Blaché - dramaturge