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Les auteurs lauréats d'une bourse de création en 2021

Joël Alessandra

© Guillaume Estève

« Je ne suis pas médecin, mais je sais dessiner » …
Joël Alessandra aurait été un médecin humanitaire si le crayon ne l’avait pas quitté depuis l’enfance avant de rejoindre la prestigieuse école Boule.
Il a grandi à Marseille. Cela veut tout dire quand on a grandi à Marseille … Cela signifie que l’on vient d’ailleurs … Que l’on a les pieds en Europe mais le regard tourné vers l’autre côté de la Méditerranée. « Alessandra » c’est sicilien, mais d’une Sicile qui est passée par l’Algérie.
Alors Joël va voyager beaucoup et mêler ses couleurs aux ocres de tous les pays qui ont en commun le désert saharien.
A la façon d’un journaliste il est curieux de tout et raconte sans juger.
Mais il choisit ce qu’il raconte : les réfugiés éthiopiens, le désert tchadien, les femmes excisées soignées par le Professeur Mukwege, la vie de l’explorateur Ibn Battûta et bientôt celle d’Henry de Monfreid.
De ses voyages il ramène des carnets colorés, des paysages, des instants crayonnés, et des visages … Des regards qui ont croisé le sien.
Des regards tristes que parfois il a transformé en sourire comme cette fois où, échappant aux consignes de l’armée à Djibouti, il part avec un 4x4 pour rejoindre un camp de réfugiés en Somalie. Là, il fait dessiner des enfants. Alors sans doute est-il à sa plus juste place.
Avec un crayon et une feuille blanche, et ce n’est pas Le petit Prince de Saint-Exupéry qui nous contredira, il sait qu’on peut faire disparaître d’un coup tous les barreaux d’une prison.

Eric de Kermel, en connivence avec Joël Alessandra

Marie-Christine Gordien

Portrait à venir...

 

Patrick Lacan

© DR

Patrick Lacan, après bien des aventures et des péripéties, communes ou individuelles est aujourd'hui mon voisin et surtout, mon Ami. Difficile de définir un complice de 30 ans... Je dirai que c'est un artiste-artisan, aventurier de l'imaginaire et des mots (patronyme prédestiné peut-être ?). Publié depuis une quinzaine d'années, seul, dans des collectifs, il nous invite, dans son prochain album Vous êtes en train de vous réveiller à voyager dans une histoire, son histoire.  

Si aujourd'hui Patrick est exclusivement auteur de BD (et aussi artiste peintre, mais c'est une autre histoire...), il a été pendant 20 ans infirmier en salle de réveil en parallèle de sa vie artistique. Cet album témoigne d'une époque à travers les prismes de l'infirmier et de l'artiste. C'est aussi l'hommage à un père qui travaillant dans l'univers de la BD en donne la passion à son fils.

La BD, il y vit depuis son premier réveil. Des dessins, des histoires, pas un jour sans qu'une idée jaillisse du bout de sa plume, de son pinceau ou de son crayon ! Il conserve ces "embryons" dans des carnets, des petits bouts de papiers ou des enregistrements selon le moment où nait l'idée... Puis, ces précieux matériaux sont repris, tournés et retournés, travaillés, modifiés, colorés, grisés pour devenir ce texte, cette case, ce tableau que j'ai le privilège de découvrir autour d'un café ou d'un apéro... Quand on embarque sur le navire de Patrick, ses créations graphiques et littéraires, nous emmènent dans des réalités anticipées pour mieux nous alerter sur notre époque. Douceur et noirceur teintées d'humour s'entremêlent, se rejoignent et s'éloignent pour nous en dire l'absurde, l'incongru, le beau et le laid. Dans son dernier opus, il a accosté sur des terres plus intimes.  

Sa sensibilité aiguisée, à l'affût de son vécu et son observation du quotidien guident toujours son écriture et son trait. On devient des explorateurs nostalgiques et amusés de ces 50 dernières années. Et c'est une palette d'émotions tout en nuances qui accompagne notre lecture. Merci l'Ami.

Hélène Laplaze, amie de l'auteur

Lucie Land

Portrait à venir...

 

Albert Lemant

Portrait à venir...

 

Laurent Martin

Portrait à venir...

 

Eric Richer

© DR

Eric Richer était un homme secret. Mais, cela, c’était avant…

Derrière le guichet du cinéma le Resnais de Clermont-l’Hérault, avare de paroles et de commentaires, il était ce Sphinx projectionniste qui distribuait les tickets d’entrée avant de lancer le film. Parfois, un bref commentaire sur un film lui échappait. « A ne pas rater » disait-il simplement. Aussi les spectateurs entraient rapidement en salle.
A présent le temps d’attente est plus long. Eric bavarde davantage. Tel le renard du Petit Prince, le Sphinx s’est laissé apprivoiser : il sourit, il communique. Il est sorti de son ombre. C’est qu’entretemps, en 2018, Eric a publié un roman, La Rouille.

La critique a été élogieuse. Il a eu des prix. Les cinéphiles aussi l’ont lu et ils ont à cœur d’interroger l’écrivain. Tous ont salué la force de son livre, l’originalité du propos, le ciselé du style. C’est un roman d‘apprentissage d’un adolescent qui se débat pour échapper à la loi du clan et des arcanes patriarcaux.
Le lecteur n’est pas épargné dans les romans d’Éric Richer.

Son second roman, Tiger (éditions de l’Ogre 2021) entre, lui, officiellement, dans la catégorie « Roman noir. »
Le roman tourne autour d’un lieu d’accueil, un lieu qui tente d’extraire du monde chaotique chinois, des enfants en souffrance, en déshérence, des enfants arrachés à la rue et aux réseaux de prostitution, à la drogue. Autour d’eux tournent trois personnages fracassés par la vie.

La Rouille, Tiger sont aussi des romans d’amour. Un amour qui ne peut se donner, un amour qui ne peut se recevoir.
« J’aime les choses qui remuent… J’essaie de vivre mon texte et parfois ça m'échappe, dit-il ! Je vis la chose, je suis à la place de chacun ».

Gérald de Murcia, Bibliothèque de Lieuran-Cabrières

Francis Tabouret

© Hélène Bamberger (POL)

"Les oiseaux de bon augure"

Le convoyeur de chevaux sirotait paresseusement une caïpirinha sous la véranda de la pension Java à Paramaribo. Un voile ténu cintrait sa silhouette élancée, une onde moirée irisait sa bulle de quiétude pensive, il semblait à la fois perplexe et déterminé. Il avait un livre à commencer.

Il était à l’écoute de toutes ces phrases qui traversent le ciel sous la plume des oiseaux. Il y guettait la petite musique de celle qui amorcerait son ouvrage, ressuscitant la saveur explosive d’un sushi dégusté dans une gargote d’Okinawa, le profil bosselé des chênes lièges d’Estrémadure, le ballet du faucon pèlerin à l’embouchure de la Tamise, les parfums d’encens dilués dans la fraîcheur des wadis omanais, le frisson du petit matin au comptoir d’un relais pour camionneurs taciturnes.

"L’amour c’est toujours emporter quelqu’un sur un cheval" passa sous l’aile d’un tangara des palmiers. Le convoyeur de chevaux s’empara adroitement de ces mots ciselés, pensant tenir là l’entame parfaite, mais il s'avisa, en déchiffrant les notes de bas de page disséminées dans la queue de l'oiseau, que la phrase avait été préemptée par un écrivain de Manosque.

Il se replongea dans la contemplation du crépuscule. Le soir jetait des feux violets dans la trouée des amarantes, c'était un spectacle merveilleux. Le livre pouvait attendre.

Le convoyeur de chevaux but une gorgée de caïpirinha. La chaleur de l’aguardiente et l'aiguillon du citron vert parachevèrent son intuition de l’instant parfait.

Un ara chloroptère vint se percher sur le pignon de la vieille maison de bois. Francis Tabouret reposa son verre et plissa les yeux en retenant son souffle.

"Je suis convoyeur de chevaux", lut-il sous le bréchet, dans le drapé de la robe écarlate.

Chaix, artiste

Anne-Christine Tinel

© DR


Anne-Christine Tinel écrit sur la crête. Elle creuse les failles d'humanités en déséquilibres.

Elle écrit des romans (L’oeil postiche de la statue kongo et Tunis, par hasard aux éditions Elyzad) et du théâtre, elle enseigne aussi.
Je l'ai rencontrée lors d'une séance de dramaturgie du collectif à mots découverts autour de Dans le formulaire en 2016. Une femme s’y débat avec la violence managériale et la retourne contre d'autres : parcours complexe et ambiguë où la lecture politique des rouages de nos sociétés garde un œil sur les eaux troubles de nos intimités.

Depuis nous tissons des liens autour de ses pièces Fartlek, Passage du convoi cette nuit, Un mouchoir dans les ronces, Tremblez, et aujourd'hui Un chien dans la gorge.
Chacune à leur façon explorant des pistes « casse gueule », les interstices où se glissent le doute, le désir, l’émancipation, l’amour aussi, toujours. Ses personnages, ils ne sont pas nets mais ils sont portés par une soif de vivre qui se dit avec délicatesse et humour, avec humilité. Chaque pièce a sa langue, son parlé, une étrangeté qui se niche dans le creux des mots comme dans les plis du sentiment. Il y a dans ses histoires comme une loyauté à déplier nos contradictions, à débusquer ce qui voudrait rester caché et qui dit la tendresse âpre de la vie des hommes, c’est cru et lumineux à la fois.

Anne-Christine a vécu de l’autre côté de la méditerranée, c’est peut-être de là qu’elle tient son goût du grand écart. Elle dit « il y a un tiret dans mon prénom, c’est pas pour rien, je suis à cet endroit-là », l’endroit du lien, faire lien, jeter des ponts.

Bonnes lectures, belles rencontres à vous ...

Elise Blaché - dramaturge