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Les auteurs lauréats d'une bourse de création en 2021

Joël Alessandra

© Guillaume Estève

« Je ne suis pas médecin, mais je sais dessiner » …
Joël Alessandra aurait été un médecin humanitaire si le crayon ne l’avait pas quitté depuis l’enfance avant de rejoindre la prestigieuse école Boule.
Il a grandi à Marseille. Cela veut tout dire quand on a grandi à Marseille … Cela signifie que l’on vient d’ailleurs … Que l’on a les pieds en Europe mais le regard tourné vers l’autre côté de la Méditerranée. « Alessandra » c’est sicilien, mais d’une Sicile qui est passée par l’Algérie.
Alors Joël va voyager beaucoup et mêler ses couleurs aux ocres de tous les pays qui ont en commun le désert saharien.
A la façon d’un journaliste il est curieux de tout et raconte sans juger. Mais il choisit ce qu’il raconte : les réfugiés éthiopiens, le désert tchadien, les femmes excisées soignées par le Professeur Mukwege, la vie de l’explorateur Ibn Battûta et bientôt celle d’Henry de Monfreid.
De ses voyages il ramène des carnets colorés, des paysages, des instants crayonnés, et des visages … Des regards qui ont croisé le sien. Des regards tristes que parfois il a transformé en sourire comme cette fois où, échappant aux consignes de l’armée à Djibouti, il part avec un 4x4 pour rejoindre un camp de réfugiés en Somalie. Là, il fait dessiner des enfants. Alors sans doute est-il à sa plus juste place.
Avec un crayon et une feuille blanche, et ce n’est pas Le petit Prince de Saint-Exupéry qui nous contredira, il sait qu’on peut faire disparaître d’un coup tous les barreaux d’une prison.

Éric de Kermel, journaliste, écrivain et libraire en connivence avec Joël Alessandra

Olivier Assouly

© DR

Docteur en philosophie de l’Université Paris I-La Sorbonne, qualifié au grade de professeur des universités, Olivier Assouly a été l’étudiant de Jacques Derrida. Depuis, ses travaux portent essentiellement sur l’aliment et le goût. Ses premières recherches, avec la publication des Nourritures divines (Actes Sud, 2002), se sont d’abord concentrées sur la fonction des interdits alimentaires au sein des religions. A partir de là, il s’est attaché à montrer comment une tradition de pensée, occidentale, avait écarté du champ de la vérité la nutrition et le sens du goût tout en continuant en filigrane d’obéir à certains mécanismes alimentaires et gustatifs. Par ailleurs, notamment dans L’organisation criminelle de la faim (Actes Sud, 2013), il a encore mis en lumière la manière dont les nourritures concentraient des formes de pouvoir, voire de violence. C’est ce questionnement qui rejaillit aujourd’hui avec les pratiques carnivores.

Ce nouveau projet qu’Olivier Assouly va mettre en œuvre, au cours des prochains mois, examinera comment la consommation carnée a été définie, fondamentalement, par rapport au rôle qui lui était alors confié à l’intérieur d’une structure sociale et politique où le « sacrifice » de l’animal devait juguler le trop-plein de violence humaine. En ce sens, la question n’est pas tant de savoir ce qu’est la viande, un aliment nourrissant et bon, que de comprendre « qui » est la viande.  Parmi ses ouvrages figurent également Le capitalisme esthétique. Essai sur l'industrialisation du goût (Le Cerf, 2008), Les nourritures de Jean-Jacques Rousseau. Cuisine, goût et appétit (Garnier, 2016) et Philosophie du goût. Manger, digérer et jouir (Agora, Pocket, 2019).

Fabien Vallos, philosophe et auteur

Frédéric Bézian

© DR

Portrait à venir.

Matthieu Duperrex

© Camille de Chenay pour Le Monde

Quand, dans quelques décennies, on se demandera « qui a inventé la langue de l’anthropocène ? », on pensera surement à un grand nombre d’écrivains. Certains auront traité, disons, des « sujets » liés à ce grand effroi humain, à l’heure de la crise terrestre. On dira qu’ils ou elles auront pris pour « objet » de leurs fictions, de leurs récits, des êtres de la nature. Mais si on demande le nom de celles et ceux qui auront su inventer une autre espèce de phrase, pour dire le temps long des sols, l’emmêlement de la technique, de l’industrie, du déchet et de l’inquiétude humaine, alors, c’est à Matthieu Duperrex qu’il faudra penser.

Car sa langue a quelque chose d’unique, dans sa quête de matérialité. Elle donne à sentir un monde produit par la machine humaine et l’ingénierie naturelle, dans un seul flot. Plongée au lieu même des blessures, entre mélancolie et réparation, elle parvient à nous rendre le temps long ; elle joint, lie les aubes de l’exploitation du monde et ses crépuscules. Il y a quelque chose chez Duperrex qui parvient à atteindre à l’incommensurable, comme l’épopée sombre désenchantée du film amazonien de Werner Herzog. Chez lui, les humains ne se détachent plus du fond du tableau, ils sont ramenés à la juste échelle, celle de leur action fourmillante, toujours à la merci du terrain qui les enveloppe. On entre dans sa langue comme dans une ancienne carrière. On y est à la place du sable, du limon, de la boue des fleuves, dans le temps géologique, inhumain, de la physique et de la biochimie. C’est à cela que l’on reconnait sa phrase d’ailleurs, dans sa capacité à saisir, dans ses plis, le rêve déchu de la conquête, la réalité processuelle de l’industrie, et le trouble de notre habitation au début de ce siècle.

Camille de Toledo, écrivain

Marie-Christine Gordien

Chimères, révoltes et élans peuplent, autant que les fièvres et les nuages, les univers désormais familiers de Marie-Christine Gordien. Il y a du Rimbaud chez cette femme encore jeune, ses vers et ses phrases en témoignent. Le Rimbaud de la Saison, celui aux cris acérés et aux chants graves. Ses visions sont vastes et humaines, et elles dépassent le strict cadre des lois de la littérature convenue, formelle ou simplement engagée.. Sa parole est libre et habitée, lucide, et quelquefois désabusée.Marie-Christine Gordien vient du monde de l’éducation populaire (qu’il faudrait mieux défendre, voire promouvoir). Elle connaît la réalité dans ses grandes largeurs. Métisse, au sens le plus poétique et le plus absolu du terme, Afrique, Antilles, Ardèche, Parmi ses quelques ouvrages, donc, aux titres significatifs, Pollens, Chayotte, Love songs,Moon Walker, c’est La Monnaie des songes qui a été choisie pour la reprise en poche de ses œuvres, dans la collection aujourd’hui dirigée par l’écrivain Alain Mabanckou, Points Poésie, au Seuil.
Marie-Christine Gordien, née à Valence, a posé un temps ses valises à Lyon avant de s’établir durablement à Nîmes, où elle anime régulièrement des ateliers d’écriture et où elle participe à des lectures publiques. Sa passion pour le jazz se laisse entendre à travers le voile discret de sa langue poétique et rythmique. Elle décrit l’injustice et les inégalités ainsi que les blessures fauves de la vie. Son poème s’invente selon le tempo de la marche. Les battements de son cœur rappellent les pulsations du langage.

Thierry Renard, poète

Patrick Lacan

© DR

Patrick Lacan, après bien des aventures et des péripéties, communes ou individuelles est aujourd'hui mon voisin et surtout, mon Ami. Difficile de définir un complice de 30 ans... Je dirai que c'est un artiste-artisan, aventurier de l'imaginaire et des mots (patronyme prédestiné peut-être ?). Publié depuis une quinzaine d'années, seul, dans des collectifs, il nous invite, dans son prochain album Vous êtes en train de vous réveiller à voyager dans une histoire, son histoire.  

Si aujourd'hui Patrick est exclusivement auteur de BD (et aussi artiste peintre, mais c'est une autre histoire...), il a été pendant 20 ans infirmier en salle de réveil en parallèle de sa vie artistique. Cet album témoigne d'une époque à travers les prismes de l'infirmier et de l'artiste. C'est aussi l'hommage à un père qui travaillant dans l'univers de la BD en donne la passion à son fils.

La BD, il y vit depuis son premier réveil. Des dessins, des histoires, pas un jour sans qu'une idée jaillisse du bout de sa plume, de son pinceau ou de son crayon ! Il conserve ces "embryons" dans des carnets, des petits bouts de papiers ou des enregistrements selon le moment où nait l'idée... Puis, ces précieux matériaux sont repris, tournés et retournés, travaillés, modifiés, colorés, grisés pour devenir ce texte, cette case, ce tableau que j'ai le privilège de découvrir autour d'un café ou d'un apéro... Quand on embarque sur le navire de Patrick, ses créations graphiques et littéraires, nous emmènent dans des réalités anticipées pour mieux nous alerter sur notre époque. Douceur et noirceur teintées d'humour s'entremêlent, se rejoignent et s'éloignent pour nous en dire l'absurde, l'incongru, le beau et le laid. Dans son dernier opus, il a accosté sur des terres plus intimes.  

Sa sensibilité aiguisée, à l'affût de son vécu et son observation du quotidien guident toujours son écriture et son trait. On devient des explorateurs nostalgiques et amusés de ces 50 dernières années. Et c'est une palette d'émotions tout en nuances qui accompagne notre lecture. Merci l'Ami.

Hélène Laplaze, amie de l'auteur

Nicolas Lacombe

© Elisabeth Roger

Engagez la conversation avec l’artiste-plasticien Nicolas Lacombe et vous serez embarqué dans un tourbillon où se mêlent toutes les références qui l’inspirent : les livres pour enfants et l’infinie richesse du monde de l’illustration, l’univers des jeux vidéo ou de la haute couture, ou encore la musique, véritable source d’énergie. L’art, sous toutes ses formes, comme nourriture que l’artiste toulousain dévore avec gourmandise.

En revanche, lorsque le ballet commence entre scotch, papiers de couleur et cutter, le silence se fait, la magie opère et des petits fragments de couleurs naissent les images. Le procédé emprunte au pochoir, à l’estampe ou à la sérigraphie mais en passant par l’utilisation d’un simple scotch transparent sur lequel il fait adhérer la couleur prise sur des papiers imprimés. La technique interroge et fascine d’emblée par son caractère inventif et novateur, qui laisse la part belle aux accidents, nés de ces superpositions de matière aux effets parfois inattendus. Publié aux éditions Balivernes et L'Élan vert, Nicolas Lacombe travaille aujourd’hui sur l’adaptation en album du spectacle écrit par Céline Verdier Awa « l'écho du désert » dont il avait créé la scénographie et les effets visuels. Awa, enfant muette, rejetée de sa communauté de nomades-poètes, contrainte de trouver son propre langage grâce au tambour offert par le vieil homme qui l’a recueillie.

Trouver son propre langage, comme une nécessité : Nicolas Lacombe, illustrateur au scotch, l’a bel et bien trouvé.

Véronique Durand-Ohl, bibliothécaire

Lucie Land

© Dimitri Sandler

On peut vivre dans la tête d’un chien, dans celle d’un empereur aztèque, ou encore d’une femme malgache en 1894, la liste est aussi mystérieuse, exacte et insaisissable que celle des êtres qui peuplent la terre. On peut être un jeune homme tuberculeux se réveillant dans le corps d’un scarabée sur le dos, ou un dublinois ivre se coulant dans la parole ensommeillée d’une femme, c’est tout aussi irréfutable que la littérature, et cela porte les noms de Gregor Samsa ou de Molly Bloom. Prenez aujourd’hui Lucie land : bourguignonne pour l’État civil, elle a vite tourné le dos à ses origines familiales pour s’inventer de multiples destinées (y compris les cent métiers qui furent les siens) et échapper aux assignations de toute identité. Goût du voyage, fantaisie joueuse, sens alerte du possible. Elle s’appelle donc aussi Katarina, cette petite rom qui a douze ans dans son premier roman, Gadji, puis dix-sept dans le second, La débrouillardise. Inutile d’en faire un seul et même personnage, Katarina est un nom de passe. La vraie question est de savoir à qui l’on donne voix parmi toutes celles et ceux dont chacun de nous est le peuple. La voix d’une adolescente rom dit une marge qui n’est pas fleurie de roses. Ce pourrait être un chemin de misère, mais à travers les mots de Lucie Land, c’est un art de la fugue, au rythme des accordéons et des violons à deux sous. Avec une souplesse de chat qui retombe sur ses pattes de velours pour faire trembler d’émotion une époque où les visages s’alignent comme des parpaings, Katarina-Lucie se glisse dans tous les interstices pour rejoindre ses propres orées où même les décharges sont des montagnes de trésors. Cartographe de l’émerveillement, génie facétieux de la rencontre, elle y invente sa propre liberté sans faire la morale à personne. Vous n’aurez pas sa défaite. La poésie ne se rend jamais.

Renaud Ego, écrivain poète et critique littéraire

Albert Lemant

 

Portrait à venir

Florence Malfatto

© DR

Florence Malfatto pratique la philosophie jusqu’à l’agrégation, puis le cinéma documentaire et l’anthropologie. Aujourd’hui elle trace un cheminement poétique et politique irréductible à ces disciplines.

Le film qu’elle a réalisé au Mexique, Preludio a Colon, révèle à quel point son travail  cinématographique mais aussi musical, en compagnonnage avec le compositeur Samuel Cedillo, exige du regard qu’il s’aventure par-delà les certitudes de la raison.

Elle s’est fixée en territoire Michoacan pour en observer les étendues de terre et de temps, collines pelées et convois lointains. La durée et la précision des plans fixes permettent d’invoquer la mémoire retenue de la résistance du peuple Purépecha face à la colonisation espagnole. Transe immobile face au territoire dont la tragédie passée ne laissa pas de traces, mais décide depuis de son sort.

Comme ce film, la trajectoire de Florence est l’aventure d’un ancrage. La tentative de se tenir au sein d’une terre, au rythme des pierres et non du colon, pour en ressentir le présent quotidien et l’insaisissable profondeur historique.
La traduction de la poésie cosmique et moléculaire de son ami José Vicente Anaya, s’inscrit pleinement dans cet art de s’ancrer, non pour retrouver un pays, un chez soi, mais pour mieux creuser vers les zones incertaines de l’âme, l’indifférence entre son dedans et son dehors, célébrer la couleur des insectes et des étoiles, hériter de la tradition des opprimés. Là où, non réconcilié avec le cours du monde, il est possible de le voir à nouveau et de renaître dans le creux de ses blessures.

Pierre Tonachella, cinéaste

Halim Mahmoudi

© DR

Portrait à venir

Laurent Martin

© DR 

Laurent Martin est né en 1966, à Ali Sabieh, une station du chemin de fer entre Djibouti et Addis-Abeba. La famille bouge beaucoup, au gré des affectations d’un père militaire. De cette enfance nomade, Laurent Martin gardera longtemps le goût du mouvement et du lointain. Jusque dans le premier métier qu’il se choisit, archéologue. Il écume alors les déserts, de la Syrie à la Jordanie en passant par le Kazakhstan. Il rentre ensuite en France avec le besoin de se poser un peu, devient libraire, puis guide touristique et enseignant de français et d’histoire-géographie avant de démissionner de l’Éducation Nationale et de se consacrer pleinement à l’écriture.
Son premier roman, L’Ivresse des dieux, paraît en 2003 à la Série Noire et reçoit d’emblée le prestigieux Grand prix de littérature policière. Puis viennent Or noir peur blanche (Le Passage, 2003), Des rives lointaines (Le Passage, 2004), La Tribu des morts (Gallimard, Série Noire, 2004), Cantique des gisants (Le Passage, 2007), Certains l'aiment clos (Le Poulpe, Éd. Baleine, 2009), La Reine des connes (Suite Noire, Éd. La Branche, 2007). Autant de romans noirs, serrés, historiques ou politiques qui s’inscrivent durablement dans le genre.
En 2006, avec Stéfanie Delestré, il crée Shanghai express, revue désormais culte, consacrée à la littérature noire et policière. Il écrit également des nouvelles, des romans pour la jeunesse (Le Père prodigue (Syros jeunesse, 2006), des articles, de nombreuses pièces radiophoniques (France Inter, France Culture) et anime régulièrement des ateliers d’écriture.

Clémentine Thiébault, autrice, journaliste et critique littéraire

Stéphane Page

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C’est dans le quartier de Figuerolles de Montpellier à la Boutique d’écriture, que j’ai rencontré Stéphane Page, il y anime des ateliers d’écriture, lieux de rassemblement, de réflexion, d’écoute et de création collective, zones de recherches, à la fois universités populaires et établis d’expérimentations textuelles.

J’ai ensuite découvert ses textes. Denses, surprenants, accidentés-liés. Des inattendus syntaxiques, temporels, ponctuationnels, des adjonctions par coutures invisibles, viennent déplacer quelque chose dans le corps, doucement, font chavirer la langue usuelle. L’apparition d’une déviance qui fait phrase, quand même, c’est à dire qu’elle tisse des liens, se lie à une écoute, à une lecture, agence des rythmes, des sons, évoque, parcoure et dit malgré tout, même mieux, autrement. Toc, toc, toc. Qu’y a-t-il là-dedans. Un art de l’écoute comme écriture. Comment ça résonne. Que ça tienne, qu’on entende, que ça parle. À précis, à on sait pas. À plus large qu’une simple compréhension intellectuelle, habituelle et normée. En lisant les textes de Stéphane Page, d’autres capteurs doivent être levés, on apprend à développer les sens laissés à la marge, écouter ample et ailleurs, pas besoin de fixation précise et concentrée, ou alors si, mais pas seulement, y ajouter une attention dissipée, distraite, libre, sinuer dans le texte, avancer dans dessous pendant entre. Son écriture appelle d’autres manières de lire, à multiplier les sens, superposer les strates ; elle travaille le lecteur. Forge (L’arachnoïde, 2015), Équilibre vivant (Fissile, 2017), Autrement nommé (Le Dernier Télégramme, 2018) et Distance à l’œuvre (L’arachnoïde, 2020), proposent des successions-passerelle de rocs-paysages, condensés, petits îlots refuges articulant des sentes dans le brouhaha silencieux qui l’entoure. La Mue des cigales (La Crypte, 2021), quant à elle, déploie des plaines et des vallons, régulièrement apparaissent des filons à ciel ouvert. L’écriture se détend, accompagne le lecteur, dans une traversée d’organismes verbaux étranges. Pour tous ses textes, un entremêlement de matières humaines, minérales, végétales, animales, verbales. Ça découle, ça cahote, soubresaute et limpide.

Et cette phrase qui me reste : « Le poids des boules de pétanque soude les joueurs à la lumière ». Autrement nommé (Le Dernier Télégramme, 2018).

Mathieu Gabard, auteur

Eric Richer

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Éric Richer était un homme secret. Mais, cela, c’était avant…

Derrière le guichet du cinéma le Resnais de Clermont-l’Hérault, avare de paroles et de commentaires, il était ce Sphinx projectionniste qui distribuait les tickets d’entrée avant de lancer le film. Parfois, un bref commentaire sur un film lui échappait. « À ne pas rater » disait-il simplement. Aussi les spectateurs entraient rapidement en salle.
À présent le temps d’attente est plus long. Eric bavarde davantage. Tel le renard du Petit Prince, le Sphinx s’est laissé apprivoiser : il sourit, il communique. Il est sorti de son ombre. C’est qu’entretemps, en 2018, Eric a publié un roman, La Rouille. La critique a été élogieuse. Il a eu des prix. Les cinéphiles aussi l’ont lu et ils ont à cœur d’interroger l’écrivain. Tous ont salué la force de son livre, l’originalité du propos, le ciselé du style. C’est un roman d‘apprentissage d’un adolescent qui se débat pour échapper à la loi du clan et des arcanes patriarcaux.
Le lecteur n’est pas épargné dans les romans d’Éric Richer.

Son second roman, Tiger (éditions de l’Ogre 2021) entre, lui, officiellement, dans la catégorie « roman noir. » Le roman tourne autour d’un lieu d’accueil, un lieu qui tente d’extraire du monde chaotique chinois, des enfants en souffrance, en déshérence, des enfants arrachés à la rue et aux réseaux de prostitution, à la drogue. Autour d’eux tournent trois personnages fracassés par la vie.

La Rouille, Tiger sont aussi des romans d’amour. Un amour qui ne peut se donner, un amour qui ne peut se recevoir.
« J’aime les choses qui remuent… J’essaie de vivre mon texte et parfois ça m'échappe, dit-il ! Je vis la chose, je suis à la place de chacun ».

Gérald de Murcia, Bibliothécaire

Mina Süngern

© DR

Mina Süngern construit des images par ricochet, en poursuivant, à travers la fiction, la formation d’une matière, la production d’un objet, le travail dont procèdent les choses avant que leur existence ne soit naturalisée. Elle nous entraîne à suivre comme une épopée le cheminement d’une bactérie ou d’un morceau de carton.
Elle bâtit ainsi des tableaux kaléidoscopiques où le mouvement d’un détail à l’autre est le véritable protagoniste. Chaque élément semble pris dans une marée qui lie narrateurs, figures, objets, espaces, et leur donne une importance égale.

Qui regarde ? Que regarde-t-on ? Dans le recueil La Trame de l’ordinaire (Samizdat, 2017), il s’agit d’observer les petites choses sans valeur culturelle ; Martin de Tours (Le Chemin de fer, 2019), son premier roman, interroge l’institution du mythe à la lumière du savoir historique.

« J’écris comme si j’avançais dans la nuit avec une lanterne (la science), qui ne révèle que des choses parcellaires. Il faut s'approcher au plus près pour voir des fragments, des textures. Cela m’évite d'être dans une posture surplombante. Ce que je veux, c'est sortir de moi. » (Mina Süngern, 2021)

Pauline Fremaux, plasticienne

Francis Tabouret

© Hélène Bamberger (POL)

"Les oiseaux de bon augure"

Le convoyeur de chevaux sirotait paresseusement une caïpirinha sous la véranda de la pension Java à Paramaribo. Un voile ténu cintrait sa silhouette élancée, une onde moirée irisait sa bulle de quiétude pensive, il semblait à la fois perplexe et déterminé. Il avait un livre à commencer.

Il était à l’écoute de toutes ces phrases qui traversent le ciel sous la plume des oiseaux. Il y guettait la petite musique de celle qui amorcerait son ouvrage, ressuscitant la saveur explosive d’un sushi dégusté dans une gargote d’Okinawa, le profil bosselé des chênes lièges d’Estrémadure, le ballet du faucon pèlerin à l’embouchure de la Tamise, les parfums d’encens dilués dans la fraîcheur des wadis omanais, le frisson du petit matin au comptoir d’un relais pour camionneurs taciturnes.

"L’amour c’est toujours emporter quelqu’un sur un cheval" passa sous l’aile d’un tangara des palmiers. Le convoyeur de chevaux s’empara adroitement de ces mots ciselés, pensant tenir là l’entame parfaite, mais il s'avisa, en déchiffrant les notes de bas de page disséminées dans la queue de l'oiseau, que la phrase avait été préemptée par un écrivain de Manosque.

Il se replongea dans la contemplation du crépuscule. Le soir jetait des feux violets dans la trouée des amarantes, c'était un spectacle merveilleux. Le livre pouvait attendre.

Le convoyeur de chevaux but une gorgée de caïpirinha. La chaleur de l’aguardiente et l'aiguillon du citron vert parachevèrent son intuition de l’instant parfait.

Un ara chloroptère vint se percher sur le pignon de la vieille maison de bois. Francis Tabouret reposa son verre et plissa les yeux en retenant son souffle.

"Je suis convoyeur de chevaux", lut-il sous le bréchet, dans le drapé de la robe écarlate.

Chaix, artiste

Olivier Thiébaut

© DR

Pur produit du polar, du noir, de la littérature du ventre, Olivier Thiébaut entre à la Série noire (Gallimard) comme on entre dans les ordres, avec grâce et passion. La vieille dame née après-guerre, l’accueille les bras ouverts en fin de siècle dernier, en 1993. Il a trente ans. La blanche, la littérature de tête, lui avait pourtant aussi ouvert sa couverture mais il a préféré se coucher comme il avait fait son lit, assumant sa filière, son goût, son choix. Il noircit depuis et creuse cette veine adulte, ce mauvais genre fréquentable, mais, enfant de cœur, il aime partager avec les plus petits la qualité qu’il offre aux plus grands, à savoir des écrits ciselés, des thèmes ouverts, à feu et à sang, des histoires de drames qui font grandir et réfléchir. Né dans le Cotentin, il vécut à Paris et profite aujourd’hui du soleil de Montpellier avec sa fille. Il a aujourd’hui presque soixante ans. Ça ne se voit qu’à peine. Il enseigne le récit, apprend tous les jours que le passé passe vite et aime toujours autant en faire des histoires. Dans le futur, il veut vivre dans le présent comme un pépé dans la purée, écrire, lire et respirer l’air iodé. Et quand on lui demande des ses nouvelles, il en donne, aimant jouer avec le sacré salé, avec et sur les mots, s’attitrant des titres de pitres. Il prend très au sérieux les maux de notre société, qu’il explore, du local familial à la cellule globale planétaire, de l’envie jusqu’à la satiété. Et inversement.

François Braud, auteur, éditeur, directeur de collection

Anne-Christine Tinel

© DR


Anne-Christine Tinel écrit sur la crête. Elle creuse les failles d'humanités en déséquilibres.

Elle écrit des romans (L’oeil postiche de la statue kongo et Tunis, par hasard aux éditions Elyzad) et du théâtre, elle enseigne aussi.
Je l'ai rencontrée lors d'une séance de dramaturgie du collectif à mots découverts autour de Dans le formulaire en 2016. Une femme s’y débat avec la violence managériale et la retourne contre d'autres : parcours complexe et ambigu où la lecture politique des rouages de nos sociétés garde un œil sur les eaux troubles de nos intimités.

Depuis nous tissons des liens autour de ses pièces Fartlek, Passage du convoi cette nuit, Un mouchoir dans les ronces, Tremblez, et aujourd'hui Un chien dans la gorge.
Chacune à leur façon explorant des pistes « casse gueule », les interstices où se glissent le doute, le désir, l’émancipation, l’amour aussi, toujours. Ses personnages, ils ne sont pas nets mais ils sont portés par une soif de vivre qui se dit avec délicatesse et humour, avec humilité. Chaque pièce a sa langue, son parler, une étrangeté qui se niche dans le creux des mots comme dans les plis du sentiment. Il y a dans ses histoires comme une loyauté à déplier nos contradictions, à débusquer ce qui voudrait rester caché et qui dit la tendresse âpre de la vie des hommes, c’est cru et lumineux à la fois.

Anne-Christine a vécu de l’autre côté de la Méditerranée, c’est peut-être de là qu’elle tient son goût du grand écart. Elle dit « il y a un tiret dans mon prénom, c’est pas pour rien, je suis à cet endroit-là », l’endroit du lien, faire lien, jeter des ponts.

Bonnes lectures, belles rencontres à vous ...

Elise Blaché - dramaturge

Nathalie Yot

© Ludovic Severac

Artiste pluridisciplinaire, passionnée des mots, de musique et d’art, architecte et chanteuse, performeuse et auteure, Nathalie Yot a un parcours hétéroclite à l’image de son écriture.
Elle est diplômée d’une école d’architecture mais préfère se consacrer à la musique (auteure, compositeur, interprète signée chez Barclay) puis à l’écriture poétique. Elle publie d’abord en revue, ses nouvelles sont sélectionnées et publiées par Au Diable Vauvert (Prix Hemingway 2009 et 2010) sous le pseudonyme de NATYOT. Elle est alors invitée à dire ses textes en France comme à l’étranger et représente la langue française en Chine (Festival villes jumelées / Chengdu) en 2013. Ces lectures sont des performances, accompagnées de musiciens, danseurs ou plasticiens. Elle inclut parfois des vidéos ou dessine en live. Elle se tourne vers le théâtre dans la visée du documentaire social.

Nathalie Yot anime aussi des ateliers d’écriture dans les écoles et les lycées ainsi que pour les publics empêchés et continue de publier des textes courts (voir bibliographie) qu’elle performe dans divers lieux.

Elle publie son premier Roman, Le Nord du monde en 2018, qui retient l’attention des médias et des libraires, et obtient deux prix. Une bourse du CNL lui est allouée pour son deuxième roman, dont la sortie est prévue en janvier 2022 après une résidence à la Villa Marguerites Yourcenar, puis à Dieppe soutenu par le Festival Terres de Parole.