Entretien littéraire avec Youssouf Amine Elalamy

Youssouf Amine Elalmy s'est entretenu avec Brice Torrecillas, journaliste et auteur, pour parler de son roman ''C'est beau la guerre'', dans le cadre de la semaine de la coopération Occitanie / Maroc.

Publié le 07/12/2020

Dans le cadre de la semaine de la coopération Occitanie / Maroc, Youssouf Amine Elalmy s'est entretenu avec Brice Torrecillas, journaliste et auteur, pour parler de son œuvre. Écrivain et artiste marocain, Youssouf Amine Elalamy est l’auteur de 10 romans dont Les clandestins (Prix Grand Atlas et Prix Le Plaisir de Lire), et Tqarqib Ennab, (Prix du meilleur récit de voyage décerné par le British Council International). Il est lauréat 2020 du Prix Orange du livre en Afrique pour son ouvrage C’est beau la guerre (1). Publié par les éditions Le Fennec (Casablanca), ce titre a fait l’objet d’une publication en France aux éditions Au diable vauvert, installées dans le Gard.

Ce dixième roman de Youssouf Amine Elalamy, raconte le drame des réfugiés de guerre à travers le parcours d’un jeune comédien. Son art lui permettra de ressusciter les morts aux yeux de leurs proches.

 

Le titre de votre livre, C’est beau, la guerre, fait irrésistiblement penser au vers d’Apollinaire, « Ah Dieu ! Que la guerre est jolie »…
Honnêtement, sur le moment, je n’y avais pas pensé. Ce que je voulais faire avant tout c’était de prendre le lecteur à contre-pied. La dimension ironique de ce titre ne vous aura pas échappé. 

 

Votre roman ne manque pourtant pas de poésie…
Je vous avoue qu’on m’a déjà fait cette remarque, et pas seulement pour ce livre. Ce n’est pas du tout intentionnel. Je ne me dis pas : « Je vais donner à ma phrase une tournure poétique ». Je pense qu’il s’agit là plus d’une structure mentale. Elle relève peut-être de l’inconscient collectif à la Carl Jung à travers des réminiscences de la culture et de la littérature arabe classique, parfois même antéislamique, qui avaient cette faculté de voir le monde à travers un prisme poétique. On peut trouver aussi un lien avec ma langue maternelle, la darija ou arabe marocain, qui est une langue très imagée.

C’est beau, la guerre évoque le sort des réfugiés de guerre. Quel a été le déclic qui vous a poussé à l’écrire ?
Comme vous le savez, après avoir été longtemps un lieu de migration vers l’Europe, le Maroc est devenu lui-même un lieu d’accueil. Il accueille aujourd’hui essentiellement des migrants subsahariens, y compris ceux issus des pays anglophones. Je pense que ça explique en partie mon intérêt pour le sujet. Parmi eux, on trouve des réfugiés de guerre qui ne viennent pas seulement pour des raisons économiques mais parce que leur vie est menacée par toutes sortes de conflits. Je reste également très sensible à toutes ces images avec lesquelles les médias nous bombardent à longueur de journée. Les migrants y sont toujours filmés dans leurs embarcations, comme une masse compacte, une horde menaçante qui pourrait venir investir les rues et les maisons des pays où ils débarquent. Or, il suffit de zoomer, de faire un plan plus serré, de montrer une femme ou un enfant, pour réaliser que ce sont de simples êtres humains qui cherchent à survivre. De près, on perçoit mieux le désarroi et le désespoir de ces personnes. C’est ce que j’ai essayé de faire dans ce livre, y compris dans la première partie consacrée à la guerre. J’ai fait des plans larges et puis des plans plus serrés, des gros plans, voire de très gros plans, pour bien montrer la dimension humaine, celle qui échappe souvent aux caméras des médias et qui reste, en définitive, ma principale préoccupation en tant qu’écrivain. 

Vous n’indiquez pas précisément les lieux ni les époques. On devine simplement un pays arabe pour le pays d’origine et un pays d’Europe comme pays d’accueil. Le livre évoque ainsi un conte, aussi tragique soit-il, qui traite d’un problème de toute éternité.
Absolument. Cela signifie aussi que le drame de ces réfugiés peut avoir lieu n’importe où sur notre globe et à n’importe quel moment. Des guerres, il y en a partout et il y en aura encore, j’en ai bien peur. Cela dit, et même si les propos de ce livre restent universels, certains indices pourraient faire penser à la guerre en Syrie.

Le personnage principal est un comédien contraint à l’exil par une guerre fratricide.
Oui, je voulais écrire un roman sur la question des réfugiés de guerre, et j’ai d’abord commencé, comme je l’ai toujours fait avec mes autres livres, par un travail de recherche documentaire. J’ai lu des témoignages d’anciens combattants des deux guerres mondiales, ceux des vétérans du Vietnam, des Russes en Afghanistan, mais aussi ceux de leurs proches, leurs fiancées, leurs mères… Par la suite, le travail de création pouvait commencer mais je savais qu’il me manquait encore un petit quelque chose pour articuler tous les éléments du récit. Le déclic s’est produit dans la gare de Tanger où je prenais le train pour me rendre à Rabat. Cela m’est apparu comme une évidence : le narrateur devait être un comédien qui pourrait incarner un à un les disparus. J’ai passé tout le voyage à couvrir mon petit carnet de notes et, à l’arrivée, j’avais toute la trame du roman.  

Son métier lui permet de « réparer les vivants » et de « ressusciter les morts ». Il s’agit pour lui d’« absorber la douleur des autres » pour la faire sienne. N’est-ce pas aussi une des fonctions de l’écrivain ? Vous absorbez la douleur des réfugiés, vous la faites vôtre et vous la partagez.
Absolument. J’ai mal pour eux et, parfois, j’absorbe tellement leur douleur que j’en tombe malade. L’écriture devient alors mon seul remède. Par ailleurs, le choix d’un comédien et cette envie de « ressusciter les morts » sont intimement liés à mon histoire personnelle. En 2018, j’ai publié Même pas mort (2), un livre que j’ai consacré essentiellement à mon père qui avait lui-même fondé une troupe de théâtre amateur à Marrakech et qui avait par la suite écrit de la poésie, des nouvelles et des romans. C’est beau, la guerre est venu immédiatement après, et je pense que mon père y est toujours présent. Derrière mon comédien, il y a l’auteur certes, mais il y a aussi le père car, à chaque fois que je travaille à mon bureau, j’ai l’impression qu’il se tient debout derrière moi, et qu’il regarde par-dessus mon épaule.

Cela n’est-il pas oppressant ?
Cela aurait pu l’être, en effet, mais sa présence est au contraire très rassurante, très agréable. Il me regarde toujours avec bienveillance et il me soutient. J’ai toujours l’impression d’écrire pour deux : à la fois pour lui et pour moi. D’une certaine façon, il continue à exister et à écrire à travers moi. Vous savez, je n’ai jamais publié du vivant de mon père, sans doute parce qu’il m’était difficile de rivaliser ou d’entrer en compétition avec lui et, aujourd’hui, l’un de mes plus grands regrets c’est qu’il ne m’ait jamais lu.

Pour terminer, pourriez-vous évoquer vos relations avec vos éditeurs ? Comme plusieurs de vos ouvrages, C’est beau, la guerre a été publié dans deux maisons différentes. Il est paru aux éditions Le Fennec ainsi qu’Au Diable Vauvert.
Mes livres sont d’abord publiés au Maroc, ce qui me semble logique puisque j’y vis. Il est très important pour moi de soutenir les éditeurs marocains, sans oublier qu’un livre édité chez nous coûte en général deux fois moins cher qu’un livre importé, ce qui n’est pas négligeable pour les lecteurs – je pense notamment aux étudiants. Cela dit, l’édition française assure à mes livres une plus large diffusion, au-delà du Maroc et même de la France. 


(1) C’est beau, la guerre, éditions Le Fennec & Éditions Au Diable Vauvert

(2) Même pas mort, éditions Le Fennec