Les vendredis de l'édition : Éditions du bout de la ville

Huit médiathèques départementales d'Occitanie s'associent pour vous faire découvrir huit éditeurs indépendants de la région, un vendredi par mois, de 11h à 12h, en visioconférence.

Le 11 mars, la bibliothèque départementale de l'Ariège vous propose un focus sur les éditions du bout de la ville, spécialisées dans la publication d'ouvrages engagés.

Publié le 11/02/2022

La bibliothèque départementale de l'Ariège a depuis longtemps une politique d’identification, de découverte et de promotion des petits éditeurs. Nous essayons ensuite de les promouvoir, auprès des 76 bibliothèques du département et au-delà pour leurs usagers. Aussi un petit éditeur implanté sur notre territoire nous intéresse tout particulièrement, surtout quand ses publications touchent des thèmes de niche, soit par leurs contenus, soit par le point de vue adopté. Les éditions « Du bout de la ville » publient peu mais les parutions sont toujours intéressantes du point de vue de l’enrichissement du fonds des sciences humaines dans nos collections. Cet éditeur nous interpelle, nous interroge et nous permet d’être curieux , profitons-en ! 

Valérie Rouch, responsable formation de la bibliothèque départementale de l'Ariège

Quelques questions à Floréal Klein, éditeur des éditions du bout de la ville

Pourquoi êtes-vous devenus éditeurs ? Quel serait le livre que vous avez édité et qui a tout changé pour vous ?

Floréal Klein : Tout commence le 11 mars 2011. C’est le début de la catastrophe nucléaire de Fukushima au Japon. Avec deux amis engagés depuis des années dans la lutte contre le nucléaire, nous décidons d’écrire un livre pour rendre compte des mensonges d’État qui accompagnent la catastrophe, et nous créons une maison d’édition pour pouvoir le sortir en toute indépendance. Oublier Fukushima sort un an après, c’est le premier livre de notre maison : Les éditions du bout de la ville. C’est un livre étrange, mais qui se veut fulgurant et radical. Il donne largement la parole aux habitants du Japon en lutte contre un État qui refuse de les évacuer et qui nie la catastrophe en cours. En France, à l’époque, ces voix sont rares – et la nécessité de les faire entendre d'autant plus nécessaire. Le livre a rencontré un succès qui nous a surpris, et encouragés à poursuivre cette manière d'aborder les enjeux sociaux et politiques.
Ainsi l’édition est née pour nous d’une nécessité, celle de faire exister la parole des premiers et premières concernés : des textes incarnés, « situés » comme on dit maintenant. Il ne s’agit pas d’éditer de simples témoignages ; il s'agit pour ceux et celles qui écrivent de penser le monde depuis leur propre situation, de l'inscrire dans une profondeur historique. C'est ce point de vue au sens fort qui doit nous permettre de penser notre condition présente. Cette exigence éditoriale n’est pas simple à tenir, mais elle permet de produire des textes qui ont une petite chance d’être entendus avec force, et peut être de changer un peu les choses. Nous éditons des prisonniers qui refusent de se laisser enterrer vivant, des éleveurs qui se débattent dans les filets de l'administration, une malade du cancer qui refuse de finir sa vie entre les mains du pouvoir médical, des Gilets jaunes qui écrivent leur colère au dos de leur gilet, des bluesmen qui parlent d'un esclavage qui n'a jamais cessé…
Pour nous, la plus grande satisfaction est de rencontrer des personnes qui nous disent qu'elles ne lisent pas ou peu mais qu'elles ont dévoré nos livres, et que leur lecture a bouleversé leur manière de voir le monde.

Quel message souhaitez-vous défendre ?

FK : Il y a une quantité invraisemblable de livres qui sortent chaque année. Les libraires sont submergés. En tant qu’éditeurs ou éditrice, nous sommes pris dans la tourmente de « l’industrie culturelle ». Malgré l’immense difficulté à se faire entendre, cela ne doit pas nous empêcher de fabriquer des livres, car la mémoire et l’histoire ont encore et toujours pour canal de transmission privilégié les livres et les écrits. Comme le dit Michel Ragon dans son magnifique livre La Mémoire des vaincus : «  Ne pas perdre tout ça. Ne rien perdre. Les livres meurent aussi mais ils durent plus longtemps que les hommes. On se les passe de main en main. »

Votre actualité du moment ?

FK : En avril prochain, nous sortons un premier livre dans une nouvelle collection, la collection « Adresse ». Si nous avons choisi ce terme « Adresse », c’est pour insister sur les deux termes de l’échange : l’auteur ou l’autrice signataire, et la lectrice ou le lecteur qui le reçoit. Situer qui écrit est important, tout notre catalogue en témoigne ; mais situer qui reçoit l’écrit nous semble parfois tout aussi fondamental. Nous aimerions trancher avec une époque où la polémique spectaculaire tue la critique sociale, où les opinions s’accumulent mais ne s’élaborent plus. Une époque où l’on perd trop souvent le sens des mots à force d’ignorer leur destinataire. « Adresse » agrège des déclarations publiques, des discours, des lettres ouvertes, des lettres privées à un proche, des droits de réponse à un journal, des testaments et des bouteilles à la mer. Tous les textes de cette collection se caractérisent par leur concision et leur radicalité. L’art de l’adresse consiste à synthétiser en peu de mots ce qu’un grand traité mettrait des centaines de pages à expliquer. L’adresse met en jeu son auteur ou son autrice. À la manière des coups d’éclat des « parrèsiastes » de l’Antiquité, l’auteur ou l’autrice de l’adresse fait surgir la vérité d’une situation donnée et en paie parfois le prix fort : voir le rapport à son milieu social irrémédiablement bouleversé, en finir avec la liberté, voire avec la vie. Ces textes accompagnent souvent des gestes de rupture : un grand mathématicien démissionne de la recherche, un voleur anarchiste quitte les vivants. Qu’il s’agisse de rééditions ou d’inédits, ces textes sont le plus souvent des « paroles infâmes » prononcées par des hommes et des femmes issus des classes sociales les plus pauvres ou les plus stigmatisées. Les textes peuvent être adressés au pouvoir : le juge qui s’apprête à prononcer une peine, l’administrateur qui se cache derrière son bureau, le Français raciste qui applaudit les crimes de la police. Mais ils peuvent aussi s’adresser à des amis, à des pairs, à celles et ceux dont les auteurs partagent la condition. L’écriture est alors empreinte de fraternité ou de sororité.
Dans cette collection, nous sortons au printemps, Libre dans le périmètre qu’on m’assigne de Kamel Daoudi, assigné à résidence en France depuis 13 ans – et jusqu’à nouvel ordre– et Tout homme à droit au banquet de la vie d’Alexandre Marius Jacob, un anarchiste cambrioleur de la belle époque.

Par ailleurs, nous sortons en mai 2022 notre premier roman, Abattoir à domicile, chronique d’une utopie rock’n roll de Christophe Pagnon. C'est l'histoire d'une bande de potes qui monte un groupe de rock and roll dans les années 1980. Ils rêvent de révolution, pas de maison de disque. Ils achètent un vieux camion qu'ils aménagent en scène nomade et se lancent sur les routes pour jouer, partout où on ne les attend pas. Ce livre d’aventure est une ode fiévreuse à la débrouille collective et à l'ivresse de vivre. C’est un véritable bol d’air dans une époque où la fête est sous surveillance, voire interdite.
 

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