Hommage à Cédric Demangeot

Le poète et éditeur Cédric Demangeot s'est éteint le 28 janvier, à l'âge de 46 ans. François Bordes lui rend ici hommage.

Photo © DR - L'Atelier contemporain

Publié le 09/02/2021

Cédric Demangeot (1974-2021) et les cabanes de la poésie


En Ariège, entre le château de Miglos et celui de Montségur, près des carrières de Luzenac et au pied du plateau de Beille se trouve la commune des Cabannes. C’est là que vivait Cédric Demangeot, l’une des voix les plus fortes de la poésie contemporaine.

La nouvelle de sa mort, survenue le 28 janvier 2021, a saisi ses amis et ses lecteurs. « C'est un malheur pour mon cœur et pour tous car un esprit est mort » a écrit Caroline Sagot-Duvauroux tandis que la mauvaise nouvelle se propageait sur les réseaux sociaux.

Depuis son premier livre paru à l’âge de vingt-trois ans, en 1998, Cédric Demangeot trace une voie singulière, riche d’une vingtaine d’ouvrages publiés aux éditions Fata Morgana, Obsidiane, La Feugraie, Grèges, Flammarion ou L’Atelier contemporain. Il fut aussi le traducteur exigeant d’Alberto Ruy Sanchez, Leopoldo María Panero ou Nicanor Parra. Figure solitaire et radicale, il poursuivait une œuvre tranchante et rare, proche des abîmes explorés par Gilbert-Lecomte, Artaud, Daumal ou Bernard Noël.

En mars, la revue Europe lui consacre un dossier qui permettra de mesurer l’importance de son travail. Dans les mois qui viennent, une dernière floraison de livres s’annonce : Promenade et guerre fin février chez Flammarion, Le dernier séjour de Pouchkine à Boldino aux éditions du Canoë et Éléments de sabotage passif chez Éric Pesty éditeur. À l’automne, L’Atelier contemporain publie de nouvelles éditions d’Obstaculaire, Éléplégie, Sale temps et Ravachol

Claro a su parfaitement exprimer « l’impression la plus forte » que pouvait provoquer la lecture de Demangeot : « Le sentiment de reconnaître, dès les premières avancées dans son œuvre, une sorte de double, d'écho, et cette sensation qu'un autre écrit ce que vous auriez dû écrire, l'écrit pour vous, et en quelque sorte, malgré lui, avec vous. » (1)

Nous le savions présent dans la langue, nous le savions là-bas, près des montagnes, nous le savions au travail – le travail du négatif qui constitue l’une des plus importantes actions de la poésie. Cet obscur savoir nous rassurait, nous permettait même une part de légèreté et d’insouciance, en un mot une part de notre liberté. Nous savions secrètement (d’un secret public et confirmé à chaque nouvelle parution) que Demangeot veillait et accomplissait pour nous autres, pour vous autres, le travail poétique du négatif. Ce pôle magnétique, son action n’est pas éteinte puisque l’œuvre reste, mais c’est comme si, désormais, il faisait plus froid, comme si nous étions encore plus seuls. Il fait froid et, comme la tristesse ou l’abattement, la peur d’une trop grande solitude peut nous étreindre. Et c’est bien là, justement, comme l’a dit Pierre Vinclair, qu’« il faut lire Cédric Demangeot »

« teindre la lumière en
noir : apprendre
à aimer

pour ce qu’il est l’horrible monde

et recommencer. » (2)

Dans cet « horrible monde », il existe pourtant encore la beauté et la force des livres, petits blocs de papier où la vie et la mort se reflètent. Poète, Cédric Demangeot fut aussi éditeur, un éditeur attaché à la beauté matérielle du livre, du papier et de l’encre. En 2001, il fonde l’une des plus belles maisons d’édition de poésie contemporaine, Fissile. La déclaration d’intention dit l’essentiel : la maison publie « des livres de poètes contemporains tous acharnés, dans un monde au bord de l'asphyxie, à l'invention d'une langue obstinément vivante. Ces poètes n'ont heureusement pas de programme, pas d'esthétique commune. Mais une obstination. Une solitude – en partage. (3) »

Au fil de ce riche et vivant catalogue, on retrouve les voix de Mathieu Bénézet, Jacques Dupin, Jean-Louis Giovannoni, Rodrigue Marques de Souza, Bernard Noël, Leopoldo María Panero, Brice Petit,  Dominique Quélen, Jean-Claude Schneider, Michel Surya, Esther Tellermann, Jérôme Thélot Guy Viarre. Fissile propose une dizaine de collections dont Hácek, dédiée à la littérature tchèque, où l’on a pu lire les extraordinaires poèmes de Bohumil Hrabal (La grande vie, poèmes 1949-1952, traduit par Jean-Gaspard Páleníček, 2017). Citons aussi la « Collection de poésie contemporaine maigre », introuvable en librairie car elle se compose de livrets « de 8 à 32 pages, certains cousus à la main ».

Au début de Fissile, Cédric Demangeot et ses complices Brice Petit, Lambert Barthélémy et Guy Viarre (« tombé en route » en 2001) animèrent Moriturus, superbe et éphémère revue appelée à faire date. Bien qu’elle cesse de paraître au bout de cinq numéros, en 2005, elle aura rassemblé tout un monde, une éblouissante tribu d’écrivains et d’artistes.
Tout un monde : c’est bien à cela que l’on juge l’action restreinte de la poésie. Tout un monde vit dans le catalogue des éditions Fissile et dans cette œuvre poétique où luisent les « poudroiements des conclusions (4)».

Tout un monde vit dans les cabanes poétiques construites par l’ardente patience de Cédric Demangeot.


François Bordes
Délégué à la recherche, Imec


1. Claro, « Cédric Demangeot : la plus forte impression », Le Clavier cannibale, 29 janvier 2021 (https://towardgrace.blogspot.com) page consultée le 7 février 2021.
2. Cédric Demangeot, Enfer, Paris, Flammarion, 2017, p. 162.
3. www.fissile-editions.net
4. Cédric Demangeot, Le Poudroiement des conclusions, Strasbourg, L’Atelier contemporain, 2020.