Éric Chevillard et l'agence rendent hommage à Bruno Roy

Hommage d'Éric Chevillard à un éditeur qui a marqué le paysage éditorial indépendant.

Publié le 30/09/2021
Occitanie

Bruno Roy, fondateur des éditions Fata Morgana, s'est éteint le 15 septembre dernier, à l'âge de 81 ans. 
La maison d'édition qu'il a fondée, creuset de collaborations et lieu de compagnonnage avec différents artistes, est l'une des plus anciennes de la région Occitanie. Avec la disparition de Bruno Roy, nous perdons un éditeur qui aura marqué le paysage éditorial indépendant des 50 dernières années. Prestigieux et libre, grand amateur d'art, collectionneur, Bruno Roy a tout au long de ces années construit un catalogue riche et diversifié apportant un soin tout particulier à la typographie et au choix des papiers. Marie-Josée Roy et David Massabuau, son collaborateur depuis 20 ans, poursuivent l'oeuvre du fondateur et la promotion de son catalogue.

L'agence tenait à saluer la mémoire de Bruno Roy. Qui de mieux pour en parler que l'un de ses auteurs, l'écrivain Éric Chevillard ?

Texte d'Éric Chevillard, reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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"Au moins, quand je vous confie des livres, je suis certain qu’ils ne seront lus par personne, lui disait en plaisantant Henri Michaux, mais je soupçonne ce dernier d’avoir apprécié aussi le soin apporté à la fabrication des livres (ce papier épais comme la main de l’auteur, comme sa cuisse !), la rapidité avec lesquels ils étaient imprimés et publiés – et donc l’auteur, débarrassé très vite de l’encombrant dossier, pouvait passer à autre chose –, mais encore la possibilité à celui-ci généreusement offerte de suivre sa pente sans souci des formats ni des genres, sans souci du commerce ni de la réception critique. Bergounioux, Blanchot, Breton, Butor, Caillois, Cartier-Bresson,  Celan, Cingria, Cioran, Delvaille, Des Forêts, Dupin, Foucault, Gracq, Jaccottet, Jouve, Klossowski, Leiris, Levinas, Michaux, Michon, Noël, Mandiargues, Péret, Thomas, Alechinsky, Dubuffet, Favier, Ghertman, Hélénon, Masson, Miró, Parant, Tàpies, Bram Van Velde…

…et j’en passe, j’en passe tant… c’est un catalogue d’éditeur comme il y en a peu, c’était un homme qui invitait à rejoindre sa maison les écrivains et les artistes qu’il avait envie d’y accueillir et qu’il sollicitait avant que ceux-ci ne le supplient, les deux genoux à terre, puis qu’il collectionnait jalousement (quel autre éditeur dispose dans sa maison, entre la salière et la poivrière utilisées comme serre-livres, de l’intégralité de tous les titres qu’il a publiés ?). Devenir éditeur pour approcher ceux que l’on aime, vous imaginez un peu l’écart, le gouffre, entre ces ruses d’amour et les cyniques et vénales pratiques contemporaines, tu sondes un peu cet abîme ? Provocateur et seul dans son monde où l’on pouvait croire quelquefois qu’il se perdait, alors un peu difficile à suivre, c’est vrai, il fut, je ne l’oublierai pas, le premier éditeur à me répondre lorsque j’envoyais tous azimuts à 18 ans des manuscrits impubliables, il fut le seul à se dire que je pourrais faire mieux, si j’avais la patience de vieillir un peu, de sa belle écriture, sa graphie enfantine et bleu roi (évidemment), à me donner cette longue lettre qui fut mon viatique et mon talisman en ces années-là.

Bruno Roy est mort le 15 septembre à l’âge de 81 ans. Il sera sans doute peu question de cette disparition. Et pourtant… quelle liberté il donnait à ses auteurs, celle de vivre hors de l’ambition, de la vanité, de la concurrence, de continuer à écrire infiniment à notre guise sur la première page blanche que nous avions trouvée en arrivant si tardivement sur la terre. Reposez en paix, Bruno... ou pas… car je me demande tout à coup si l’on peut sans vous trahir formuler ce vœu pour vous."

>> Le texte d'Éric Chevillard est à retrouver > sur son blog